2018-02-08

 

Mon arrière-grand-père et la grande Sarah

(La découverte dans les archives de mon père de brèves réminiscences de ma grand-mère au sujet de son propre père — où on apprend qu'il avait déjà été le porte-parole de la Divine, Sarah Bernhardt — m'incite à prolonger la série des « Fragments d'histoire familiale » qui comptaient jusqu'à maintenant cinq livraisons : 1, 2, 3, 4 et 5.  Je vais donc reproduire ici un tapuscrit du texte de ma grand-mère, postérieur à 1974, que je soupçonne mon père d'avoir tapé ensuite sur sa Royal Deluxe sans accents français, car je reconnais le format professionnel nord-américain affectionné par mon père, avec l'adresse en haut à gauche et le décompte des mots à droite.)

Souvenir de mon père

par


Rita C. Trudel
[Margherita Chevrier Trudel]


Horace Chevrier qui dirigeait un établissement de commerce à Winnipeg, "The Blue Store", était en outre un homme de belle culture.

Le 11 août 1916, au Château Laurier à Ottawa, il devint président de la Retail Merchants' Association of Canada (Incorporated) pour l'année 1916-1917.  Le congrès avait duré trois jours.  Furent également nommés :

1er vice-président — J. O. Gareau — Montréal
2e vice-président — D. W. Clark — Toronto
Trésorier — J. A. Beaudry — Montréal (ré-élu) (fut par la suite assassiné en 1924*)
Secrétaire — E. M. Trowern — Toronto (ré-élu)
Vérificateur de comptes — J. G. Watson (ré-élu)

Horace Chevrier possédat par excellence toutes les qualités nécessaires pour remplir cette fonction avec distinction.  À ce sujet, son expérience au Parlement [manitobain] lui fut précieuse : orateur éloquent, imperturbable au cours des débats, il pouvait verser de l'huile sur les eaux déchaînées du monde des affaires, et même les eaux du monde politique ; on l'avait surnommé "Horace le doux".

Né à Ottawa en 1875, il arriva à Winnipeg en 1883 à l'âge de 8 ans.  Il fréquenta l'école St. Mary's, puis le Collège St. Boniface.  Son père, le sénateur Noé Chevrier, avait fondé "The Blue Store" en 1872, deux ans avant que Winnipeg ne devienne une municipalité, et Horace fit son apprentissage aux côtés de son père.  À la mort de ce dernier, il se trouva à la tête de l'entreprise familiale.

Il se produisait parfois sur la scène publique où il était apprécié comme chanteur émérite, violoniste de talent, ainsi que flûtiste.  On le connaissait aussi pour ses talents d'orateur après un dîner ; en 1919**, à un déjeuner donné en l'honneur de Madame Sarah Bernardt, "La Divine", qui jouait alors au théâtre Orpheum de Winnipeg, Horace Chevrier fut prié par l'actrice française d'exprimer des remerciements en son nom.  Cet incident fut rapporté par W. J. Healey, dont la colonne "Heliograms" qui paraissait dans la page éditoriale du Winnipeg Free Press, faisait les délices des lecteurs : ["]« Il est difficile à un Mortel de parler au nom des Immortels. »  Avec ces mots étincelants de charme et d'esprit, mais pourtant remplis d'émotion intérieure et d'imagination, Horace Chevrier s'éleva à la hauteur des circonstances, lorsque Madame Sarah Bernhardt lui demanda de parler pour elle au déjeuner offert en son honneur par le Club des Kiwanis.  Elle dont l'esprit avait nourri le corps pendant toute sa vie au point que le Club des Kiwanis s'était probablement demandé quels aliments ils pourraient déposer devant elle . . .  nous félicitons Horace, notre ami de toujours, d'avoir eu ainsi le grand honneur de servir de porte-parole à Madame Sarah Bernhardt, et d'avoir su si admirablement remplir cette tache.  Nous pouvons être fiers d'Horace ; Winnipeg peut à juste titre s'enorgueillir d'un citoyen qui lui fait hoenneur.  Il y a bien longtemps, nous étions descendus au fond du Grand Canyon de l'Arizona . . . mais Horace peut aussi escalader des montagnes, un bel esprit !" [traduction de ma grand-mère, je suppose]

Mais il apparut en public pour la première fois en 1903, à l'âge de 28 ans, lorsqu'il fit son premier discours à la Législature provinciale du Manitoba où il siégea comme député libéral pour la circonscription de St. Boniface de 1903 à 1907.  Il remporta l'élection aux dépens de M. Joseph Bernier, avocat et conservateur.

Détail intéressant : le fils de Joseph Bernier, Robert, entra chez les Pères jésuites et devint, quelques années plus tard, professeur à Montréal au collège St. Jean de Brébeuf.  Lorsque Pierre Elliott Trudeau fut élu premier ministre en 1968, un journaliste lui demanda d'où lui venait son intérêt pour la poésie et la littérature, et il répondit que cet intérêt lui avait été transmis par un père jésuite, le Père Robert Bernier, originaire de l'Ouest du Canada.  Le père de ce dernier était un conservateur si convaincu que, même dans ses rêves les plus extravagants, jamais il n'aurait pensé que son fils aurait parmi ses élèves celui deviendrait plus tard premier ministre libéral du Canada !

En 1903, Horace Chevrier s'adressa au Parlement du Manitoba en français, en anglais et en cri***.  Son discours en cri avait été écrit par Sarah Bruce, qui avait épousé Pierre d'Eschambault****, un facteur de la Baie d'Hudson dont la maison de briques rouges, à trois étages, existe toujours, non loin de St. Mary's Road, à Norwood, Manitoba.  Je possède toujours l'original de ce discours en cri, mais une photocopie en a été donnée en 1974 aux archives provinciales du Manitoba, à M. John Bovey.

Horace Chevrier appartenait au Winnipeg Press Club dont les membres voyagèrent en 1901 jusqu'au Yukon, puis en Californie où leur groupe fut pris en photo sur l'Île Catalina.  Ils visitèrent aussi le magnifique Grand Canyon de l'Arizona, mentionné par W. J. Healey dans ses Heliograms.

Mon père était un orateur convaincant, et sa voix portait bien comme en témoigne l'incident suivant qui eut lieu au cours d'un discours donné environ un an avant son élection comme président du Retail Merchants' Association.  L'Association l'avait désigné pour se rendre à l'Hôtel de Ville et, devant le Maire et le Conseil, faire appel de quelque restriction ou arrêté municipal défavorable aux commerçants.  Déjà à cette époque, l'Hôtel de Ville commençait à se délabrer en certains endroits, aussi n'est-il donc pas surprenant que le volume ou le timbre de la voix d'Horace Chevrier fit s'écrouler le plâtre du plafond sur lui-même et les commerçants qui l'accompagnaient !  Fait raconté dans les colonnes du "Wanderer" par un M. Moncrieff, et publiées par le Winnipeg Tribune.  Malheureusement, je n'ai pas de copies du "Wanderer", et j'ai dû m'en remettre à ma mémoire pour relater cet incident.

Mon père mourut au mois de janvier 1935 dans sa maison de Norwood.*****

— — —

* En fait, c'est en août 1926 que Joseph-Antonio Beaudry sera mystérieusement assassiné dans les bureaux du journal Le Prix courant dont il s'occupait à Montréal.


** en fait, la dernière des étonnamment nombreuses visites au Canada de Sarah Bernardt date de 1918, et non 1919, mais elle joue bien à l'Orpheum de Winnipeg en mai-juin 1918; il existe plusieurs témoignages de son séjour winnipegois et un article du mercredi 19 juin 1918 dans le Winnipeg Free Press fait état de l'allocution d'Horace Chevrier au nom de l'actrice vieillissante et infirme (qui allait décéder en 1923)

*** le choix de s'adresser à la Législature en cri en sus de l'anglais et du français (ce qui ne va pas toujours pas de soi dans les enceintes législatives canadiennes encore aujourd'hui) s'explique sans doute par les liens ancestraux des deux épouses d'Horace Chevrier, Marguerite Gingras (la mère de Margherita) et Annie Jane Kittson, avec les peuples indigènes du Canada, et plus particulièrement les Métis du Manitoba

**** Pierre d'Eschambault ou Deschambault (1840-1904) était le fils du traiteur Georges Deschambault (1803-1870), propriétaire de terrains qui valurent à la rue Deschambault (où grandit plus tard Gabrielle Roy, qui en fit le titre d'un livre) de porter son nom

***** voici l'avis de décès paru dans le Ottawa Citizen en 1935, qui exagère sans doute un peu en affirmant qu'Horace Chevrier parlait couramment cri puisque son fameux discours avait été écrit par Sara[h] Bruce (ca. 1848-1931), qui était probablement une nièce du fameux John Bruce :


Et, en prime, une annonce du Magasin bleu d'Horace Chevrier dans La Liberté en 1918 :


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