2012-10-28

 

Une première analyse du DALIAF

Après avoir dépouillé depuis début octobre le DALIAF (Alire, 2011) de Claude Janelle et déterminé les limites de l'exactitude qu'on peut en attendre, il paraît clair qu'il convient de le traiter statistiquement dans l'espoir que les erreurs, coquilles et imprécisions seront noyées dans la masse.  Avec plus de 1600 auteurs, l'échantillon est certes intéressant, même si Janelle est le premier à avouer que l'échantillon est probablement biaisé par la sous-représentation des auteurs de textes courts de science-fiction et de fantastique entre 1900 et 1960.  Du point de vue démographique, un second problème apparaît.  Environ 18% des auteurs du XIXe siècle restent anonymes, ou, à tout le moins, leurs dates de naissance et sexe demeurent inconnus.  De même, si on suppose que la plupart des auteurs inconnus du XXe siècle ont publié durant le dernier quart de siècle (la période pour laquelle la plupart des textes courts dans les périodiques ont été recensés) et si on pose que la plupart de ces auteurs ne seraient pas nés avant 1950, on peut également évaluer que les données démographiques manquent pour environ 19% de ces auteurs.  D'un point de vue numérique, cette lacune n'affecte guère les totaux pour le XIXe siècle, qui resteraient minimes dans tous les cas de figure.  Pour le dernier quart de siècle, on parle toutefois de plus de 200 écrivains, qui relèveraient sans doute de manière notable le total des auteurs nés durant les années 60, 70, 80 et 90.  Il est néanmoins intéressant que des résultats similaires procèdent de causes dissimilaires : l'utilisation de pseudonymes restés opaques au XIXe siècle et la signature ponctuelle de textes par des auteurs éphémères dont les noms sont connus mais trop communs pour qu'ils soient retrouvés.

Du point de vue démographique, le DALIAF présente aussi l'inconvénient de ne pas préciser le sexe de l'auteur même quand le compilateur le connaissait sans doute.  Par excès de prudence, je n'ai en général pas présumé du sexe des auteurs (dépourvus d'une biographie) prénommés Claude, Dominique ou Doris, sans parler des écrivains employant un pseudonyme non élucidé.  Du coup, la taille de l'échantillon des auteurs pour lesquels nous disposons (i) de la nature de leur production (SF, FA ou FY), (ii) de leur pays de naissance, (iii) de leur année de naissance, et (iv) de leur sexe, diffère selon la catégorie.  Sauf erreur, après les exclusions applicables, il n'y aurait que 1386 auteurs pour lesquelles toutes ces informations seraient connues.  Il convient donc de garder en tête que les échantillons considérés selon (i) leur production, (ii) leur origine, (iii) leur année de naissance, ou (iv) leur sexe ne sont pas strictement comparables puisque la cardinalité de chaque ensemble diffère plus ou moins de celle des autres.

Enfin, la question se pose de savoir comment classer les auteurs en fonction de leur production.  Certains n'ont écrit que des textes fantastiques ou de la science-fiction, mais beaucoup ont écrit de la science-fiction et du fantastique, du fantastique et de la fantasy, ou de la science-fiction, du fantastique et de la science-fiction.  En général, j'ai regroupé les auteurs en deux grands groupes : soit les auteurs qui ont écrit seulement de la science-fiction ou pratiqué seulement le fantastique, soit les auteurs qui ont écrit au moins un texte de science-fiction (SF, etc.) et les auteurs qui ont écrit au moins un texte de fantastique (FA, etc.).

Note finale : j'ai analysé les dates de naissance des auteurs du DALIAF avant d'avoir identifié les dates de naissance d'Alphonse Guérette et Louis Perron.  Par conséquent, les résultats sont légèrement infidèles pour le XIXe siècle, mais sans vraiment changer les grandes tendances.

Les hommes et les femmes

En tout, j'ai décompté 565 femmes et 1105 hommes parmi les auteurs dont le sexe est à peu près certain, les femmes représentant donc 33,8% et les hommes 66,2% du total.  En ne considérant que les auteurs qui ont pratiqué un seul genre littéraire, la répartition change.

SF seulement
Femmes : 129 (26,4%)
Hommes  : 359 (73,6%)

FA seulement
Femmes : 302 (38,7%)
Hommes : 478 (61,3%)

FY seulement
Femmes : 43 (55,8%)
Hommes : 34 (44,2%)

Certains clichés se confirment.  On aurait pu croire que l'inclusion d'auteurs ayant pratiqué d'autres genres brouillerait la tendance, mais ce n'est pas vraiment le cas.  Si on considère les auteurs qui ont signé au moins un texte de science-fiction (SF et autres), au moins un texte de fantastique (FA et autres) ou au moins un texte de fantasy (FY et autres), les pourcentages bougent à peine.

SF et autres
Femmes : 204 (26,2%)
Hommes : 576 (73,8%)

FA et autres
Femmes : 390 (35,6%)
Hommes : 705 (64,4%)

FY et autres
Femmes : 74 (48,7%)
Hommes : 78 (51,3%)

En incluant les auteurs occasionnels de fantasy, les hommes deviennent majoritaires dans cette catégorie, mais de peu, de sorte qu'on peut conclure qu'au Canada francophone, les femmes ont représenté environ un quart des auteurs de science-fiction, entre un tiers et 40% des auteurs de fantastique, et la moitié des auteurs de fantasy.  Selon cette étude (.PDF) des auteurs au Québec, la profession littéraire regroupait 1510 écrivains en 2010, dont 825 hommes (55%) et 685 femmes (45%).  Par conséquent, les genres de l'imaginaire sont plus dominés par les hommes que l'ensemble de la littérature, sauf en ce qui concerne la fantasy qui est le royaume de la parité, à l'intérieur des marges d'erreur.

Les genres ou sous-genres

Le dénombrement des auteurs selon le ou les genres qu'ils ont pratiqués donne la répartition suivante.

SF seulement 496 29,3%
FA seulement 793 46,8%
SF+FA 251 14,8%
SF+FY 10 0,6%
SF+FA+FY 36 2,1%
FA+FY 30 1,8%
FY seulement 78 4,6%
Total 1694 100.0

Sans surprise, les auteurs qui n'ont pratiqué que le fantastique représentent pratiquement la moitié du total.  Si on exclut les purs et durs de la science-fiction et de la fantasy, les auteurs qui ont publié au moins un texte de fantastique représentent 66% du total.  Cela s'explique en partie par les racines très anciennes du fantastique dans la littérature québécoise, mais en partie sans doute aussi par la plus grande respectabilité du fantastique au sein de l'institution littéraire.  Si on regroupe de la même façon tous les auteurs qui ont touché au moins une fois à la science-fiction, ils ne comptent que pour 47% de l'ensemble, ce qui demeure fort significatif.   Comme on pouvait s'y attendre, compte tenu de l'origine relativement récente de la fantasy identifiée en tant que telle, les auteurs qui ont touché au moins une fois à la fantasy ne représentent que 9% de l'ensemble.  Cette origine récente pourrait également expliquer le nombre réduit d'auteurs qui ont combiné soit la science-fiction et la fantasy soit le fantastique et la fantasy, alors que le nombre d'auteurs qui ont combiné les trois genres est plus élevé que pour ces deux combinaisons.

L'origine géographique et nationale

Les auteurs dont le pays de naissance est connu se répartissent comme suit.

Canada 1218
France 93
Belgique 12
Haïti 12
Algérie 9
États-Unis 9
Suisse 7
Roumanie 5
Royaume-Uni 4
Italie 3
Uruguay 3
Viêt-nam 3
Congo (Rép. Dém.) 2
Espagne 2
Pologne 2
Allemagne 1
Brésil 1
Bulgarie 1
Cambodge 1
Chine 1
Côte d'Ivoire 1
Égypte 1
Guyane 1
Hongrie 1
Japon 1
Luxembourg 1
Maroc 1
Monaco 1
Pérou 1
Serbie 1

Le DALIAF ne traite pas de manière parfaitement systématique les pays où sont nés (et morts) les auteurs recensés.  Dans certains cas, Janelle indique des pays qui n'existent plus (la Yougoslavie) tandis qu'il situe la naissance de certains écrivains dans des pays qui n'existaient pas au moment de leur naissance (l'Algérie, la République démocratique du Congo, la Côte-d'Ivoire ou le Viêt-nam).  Ceci ne nous aide guère à cerner la nationalité ou citoyenneté des auteurs du DALIAF, mais on peut néanmoins en tirer d'utiles indications sur l'origine géographique.  J'ai donc choisi de retenir comme lieu de naissance les pays actuellement en existence.  (Il convient de se souvenir que l'origine géographique peut être purement circonstancielle : Alain Bergeron ou Michèle Laframboise sont nés à l'extérieur du Canada parce que leurs parents étaient de passage à Paris ou Londres, mais ils ont passé le reste de leur vie au Canada.)

Les auteurs d'origine canadienne représentent 87,1% du total et les auteurs d'origine française 6,6%, de sorte que tous les autres auteurs mis ensemble ont le même poids que les auteurs d'origine française.  Si on s'en tient à un top 10 (compte tenu des ex aequo), la liste se réduit à ce qui suit:

Canada 1218
France 93
Belgique 12
Haïti 12
Algérie 9
États-Unis 9
Suisse 7
Roumanie 5
Royaume-Uni 4
Italie (ex aequo) 3
Uruguay (ex aequo) 3
Viêt-nam (ex aequo) 3

Ainsi, on peut répartir les écrivains du DALIAF en trois groupes inégaux : ceux qui sont nés au Canada, ceux qui sont nés en France et tous les autres.

L'origine géographique influence-t-elle les genres pratiqués par ces auteurs ?  Le tableau ci-dessous ne révèle pas de différences significatives, mais les puristes de la science-fiction et de la fantasy semblent bel et bien se recruter plus souvent au Canada qu'ailleurs tandis que le fantastique pur domine chez les auteurs venus de pays autres que le Canada ou la France.


   N    (%) Canada (N)         (%)    France  (N)        (%) Autres (N)         (%)
SF seulement 496 29,3 340 27,9 24 25,8 23 26,1
FA seulement 793 46,8 558 45,8 37 39,8 43 48,9
SF+FA 251 14,8 198 16,3 24 25,8 16 18,2
SF+FY 10 0,6 8 0,7 0 0,0 1 1,1
SF+FA+FY 36 2,1 30 2,5 3 3,2 2 2,3
FA+FY 30 1,8 27 2,2 3 3,2 0 0,0
FY seulement 78 4,6 57 4,7 2 2,2 3 3,4
Total 1694
1218 93 88

En regroupant les auteurs en fonction du genre qu'ils ont en commun, on obtient le tableau suivant.



N     (%) Canada France Autres
SF et autres 793 38,6 576 38,1 51 40,5 42 38,5
FA et autres 1110 54,0 813 53,8 67 53,2 61 56,0
FY et autres 154 7,5 122 8,1 8 6,3 6 5,5

Du coup, l'avance du Canada en matière de science-fiction n'est plus aussi claire, mais l'intérêt des auteurs d'autres origines pour le fantastique demeure aussi marqué.  La fantasy reste plus dominante chez les auteurs canadiens que chez les autres.  Pour l'instant, il est difficile d'en dire plus.  L'origine géographique ne semble pas être un facteur important de différenciation, sauf à la marge.

L'évolution chronologique

En attendant de compiler les parutions par année (ce sera pour une autre fois), j'ai compilé les naissances des auteurs sur différentes périodes.  Pour l'instant, le XXe siècle domine les autres.  Un auteur est né au XVIIIe siècle, 87 sont nés au XIXe (en incluant Guérette et Perron) et 1369 au XXe.  La répartition par décennies est plus parlante.
Avant le décollage des années 1910 (qui correspond à des auteurs qui ont pu profiter dans la quarantaine de l'essor de la littérature québécoise soit durant la Seconde Guerre mondiale soit durant les années 60), il y a eu deux décennies particulièrement fructeuses au XIXe siècle.  La seconde, celle des années 1870, correspond aux auteurs que j'ai appelés « les enfants de Jules Verne », dans un article pour Solaris en 2005.  Néanmoins, la sous-représentation des textes signés entre 1900 et 1960 pèse sans doute sur les données pour la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle.  Est-ce admissible qu'en 1910, dans un Québec nettement plus peuplé et alphabétisé qu'en 1840, il soit né à peine plus d'auteurs qu'au milieu du XIXe siècle?

Au XXe siècle, la décennie la plus féconde est sans conteste celle des années cinquante, mais les années quarante ont été pratiquement aussi fécondes que les années soixante.  Pour la période qui va de 1940 à 1960, plusieurs facteurs jouent sans doute pour maximiser la participation des auteurs.  D'abord, il ne faut pas se cacher que l'écriture est devenue un des passe-temps favoris des retraités (qui s'auto-éditent au besoin).  En 2008, cette cohorte avait entre 48 et 68 ans, donc de l'aube de la retraite anticipée à la pleine retraite.  Par conséquent, on peut considérer que cette cohorte avait essentiellement donné tout ce qu'elle avait à donner en fait de publications dans les genres.  En revanche, les cohortes plus jeunes intègrent les contributions d'auteurs débutants, mais pas nécessairement celles d'auteurs tardifs ou retraités.

Ensuite, il est évident que ce pic correspond en gros au maximum du baby-boom québécois.  Si plus d'auteurs sont nés durant les années cinquante, ce serait tout simplement parce qu'il y avait plus d'auteurs potentiels.  Toutefois, si on superpose la courbe des naissances pour l'ensemble du Québec au chiffre des naissances d'auteurs par année, comme dans une des figures plus bas, la corrélation n'est pas entièrement convaincante.

Enfin, les auteurs nés durant cette période avait l'âge idéal pour faire partie de la première génération d'écrivains du milieu.  Ceux qui ont eu vingt ans entre 1974 et 1979, quand les trois premières revues spécialisées (Requiem/Solaris, imagine..., PTGBDA/Pour Ta Belle Gueule D'Ahuri) sont lancées, ont pu mettre le pied à l'étrier et profiter ensuite de l'ouverture des premières anthologies et des maisons d'édition.  La progression pouvait se faire naturellement et ils bénéficiaient de l'avantage d'être les pionniers.  Les générations qui ont suivi ont dû se tailler une place dans un champ déjà en partie occupé.

Si on raffine par périodes de cinq ans et non par décennies, la figure suivante confirme surtout les résultats de la première figure.  La période la plus féconde s'inscrit décidément entre 1945 et 1960, ce qui confirme l'importance du baby-boom.
Néanmoins, si on se concentre sur la période strictement définie comme celle du baby-boom, mettons de 1946 à 1964, la superposition par année dans la figure ci-dessous est moins probante.  Le maximum des naissances au Québec correspond tout à fait au maximum des naissances d'auteurs, mais il y a des décrues en 1952 et 1956.  La décroissance des années soixante, pour ce qui est des auteurs, est plus abrupte que pour la courbe des naissances.  On peut sans doute en conclure que la démographie n'explique pas tout.  Il
demeure des éléments aléatoires, dont le parcours personnel des individus et leur talent.
Enfin, je me suis posé la question de la fortune de la science-fiction dans le temps.  La production de science-fiction s'est raréfiée, en principe, durant les années quatre-vingt-dix tandis que l'horreur, la fantasy et, dans une moindre mesure, le fantastique ont connu des vogues appréciables.  Par conséquent, j'ai produit la figure suivante, qui compare la démographie des auteurs qui ont seulement écrit de la science-fiction et la démographie des auteurs qui ont seulement écrit du fantastique.

La génération de 1840, dans le fantastique québécois, se détache très clairement, ainsi qu'un second pic vers 1860.  (Ce qui ne tient même pas compte de Perron, né en 1844, et Guérette, né en 1860...)  En revanche, les pics pour la science-fiction et le fantastique coïncident durant les années cinquante.  À la rigueur, la décroissance du nombre d'auteurs de science-fiction est plus abrupte que la décroissance du nombre d'auteurs de fantastique.  Durant les années trente et quarante, les augmentations étaient pratiquement parallèles, mais un décalage très net apparaît dans la phase décroissante.  Cet effet serait peut-être accentué si je groupais les auteurs de fantastique et de fantasy, mais ce n'est qu'une hypothèse.

En examinant ensuite les auteurs qui ont écrit au moins un texte de science-fiction et ceux qui ont écrit au moins un texte fantastique, on obtient la figure ci-dessous, qui ne modifie pas le portrait de manière significative.  Le déclin des auteurs qui ont la science-fiction en commun relativement aux auteurs qui ont le fantastique en commun est moins abrupt.  On  observe quand même des augmentations parallèles durant les années trente et quarante, et un décrochage plus net des auteurs de science-fiction.
Pour la petite histoire, on aura noté ci-dessus que l'année la plus féconde en naissances d'auteurs de genre a été 1958.  L'ironie, c'est que ce groupe d'auteurs (ci-dessous) inclut relativement peu d'auteurs reconnus dans les genres de l'imaginaire.  Les plus célèbres sont sans doute Chrystine Brouillet, Gaétan Soucy, Charles Montpetit, Marcel Olscamp, Vittorio Frigerio et Richard Blanchette.


Barrette Johanne
Beauchamp Suzanne
Bisson Lucie
Bouchard Marjolaine
Bouthillier Ginette
Brouillet Chrystine
Chouinard Claire
Coulombe Colette
Dussault Danielle
El Yamani Myriame
Guay Gisèle
Internoscia Gisèle
Lacerte Marie-José
Lamontagne Marie-Andrée
Legault Anne
Poirier Lucie
Posadas Patricia
Turcotte Hélène
Bélisle Denis
Benoit François
Bergeron Michel
Blanchette Richard
Dubé Jean-François
Dufour Michel
Frigerio Vittorio
Goulet François
Grégoire Pierre
Labelle Simon
Lacoste Jean-Paul
Larochelle Roland
Laurendeau Paul
Lemelin André
Martel Claude
Melançon Benoît
Montpetit Charles
Normandeau Régis
Olscamp Marcel
Osadchuck Robert
Petit Richard
Philipps Maurice
Pratte François
Riendeau Jacques
Soucy Gaétan
St-Denis Michel
St-Michel Denis
Tardif Réjean
Vézina Christian
(Sinclair Dumontais, pseudonyme)

On pourrait poser d'autres questions et j'invite mes lecteurs à le faire.  Si j'en ai l'occasion, je soumettrai les données aux épreuves suggérées pour voir ce qui en sort.  En attendant, je rends hommage à Claude Janelle pour son travail qui a permis l'analyse ci-dessus.  Je poursuivrai sans doute l'analyse lorsque j'aurai complété la base à ma satisfaction.

2012-10-27

 

Louis Perron, la littérature et le succès

Dans Le XIXe siècle fantastique en Amérique du Nord, la nouvelle « L'Amiral du brouillard » parue dans Le Samedi en 1895 est attribuée à L. Perron, sans autre précision.  Dans le DALIAF, elle est attribuée à Louis Perron, peut-être parce que Janelle avait fini par remarquer que Louis Perron était alors rédacteur du journal Le Samedi.

Mais qui était Louis Perron?  Malgré un nom de famille qui fleure bon le terroir, il ne faut pas le confondre avec un Alphonse Guérette sorti de sa campagne québécoise.  Né en France le 16 janvier 1844, Perron est un immigrant qui apporte dans ses bagages la culture et la sensibilité artistique d'un Parisien.  S'il va tirer le diable par la queue durant plusieurs années, il va bel et bien réussir à se tailler une place dans la société québécoise de son temps et finir sa vie dans une certaine aisance.

La première partie de sa vie reste mystérieuse.  Prénommé Louis Auguste François, il est le fils de François Perron et de Marie Augustine Brocquesolle.  En 1883, il habite au 17, rue Saint-Gilles, dans le troisième arrondissement à Paris, quand les bans de son mariage à venir avec Adèle Catherine Reichstetter sont publiés.  Le mariage a lieu le 22 juin 1884.  Perron a quarante ans passés.  Le couple emménage sans doute initialement au 17, rue Saint-Gilles, qui se trouve alors à deux pas de la première bibliothèque populaire de prêt en France, la Bibliothèque des Amis de l'instruction.  L'École centrale des Arts et Métiers se trouve également dans le quartier?  Y a-t-il reçu la formation d'ingénieur dont il se vantera plus tard?

Pour des raisons obscures (le fantasme de la cabane au Canada?  le protestantisme d'Adèle?), le nouveau couple choisit en 1886 de quitter la France pour le Canada.  Et pas pour s'établir au Québec.  Quand ils arrivent dans le port de Québec à bord du Sardinian le 18 octobre 1886, ils déclarent qu'ils sont en route pour Toronto.  De fait, le 6 avril 1891, le recensement canadien les trouve dans le coin de Proudfoot, Bethune et Perry, dans la région de Muskoka et Parry Sound.  L'endroit semble improbable pour un architecte, tel que Louis Perron se désigne.

D'ailleurs, l'année suivante, le couple s'installe à Montréal, au 221de la rue Craig.  Louis fait paraître une annonce dans l'annuaire Lovell : « Perron Louis, Ingénieur civil, Spécialités techniques, aérostats, aérostat dirigeable (système breveté), fontaines lumineuses fixes et portatives (système breveté), installations optiques pour théâtre, etc., 80 St Lawrence, res 221 rue Craig ».  Longtemps avant l'essor de Bombardier, cette insistance sur l'aéronautique manque un peu de réalisme.  En revanche, il convient de noter la mention d'appareils pour le théâtre ou les occasions festives...

Mais qu'est-ce qui nous prouve que Louis Auguste François Perron est bel et bien le rédacteur du journal Le Samedi et l'auteur de « L'amiral du brouillard » ?  Si on examine les mentions de Louis Perron ou L. Perron dans l'annuaire Lovell au fil des ans (voir le tableau ci-dessous), il n'y a pas trente-six « Louis Perron » une fois qu'on élimine les ouvriers, journaliers et menuisiers.  Un doute surgit, certes, en 1894 avec la mention d'un « L. Perron », imprimeur, mais les annuaires suivants démontrent qu'il s'agissait sans doute d'une coquille et qu'ìl fallait lire « T. Perron », c'est-à-dire Théophile Perron.  (Je n'ai pas inclus ce dernier après 1898.) 

Du coup, il ne reste plus qu'un Louis Perron, et l'architecte/ingénieur civil (il s'inclut dans l'annuaire de 1893 à ces deux titres, mais à la même adresse) disparaît justement en 1895 quand Louis Perron devient le rédacteur du Samedi jusqu'en 1899 (son nom manque durant deux années consécutives, mais il est certain qu'il continue à travailler pour Le Samedi).  Avant, il s'était associé en 1894 avec un dénommé Lafond pour former ce qui pourrait être une épicerie ou un grossiste de l'alimentaire.  Cette initiative commerciale n'a pas dû  réussir, de sorte qu'il s'est laissé convaincre de se lancer dans le journalisme.  Il donne libre cours à son intérêt pour la culture, organisant des concours de poésie pour les auteurs du cru et publiant aussi de nombreux poètes européens (voir La vie culturelle à Montréal vers 1900 de Micheline Cambron, p. 333).

Année                          Occupation     Bureau                 Domicile

1892-93 Louis ingénieur civil 80 St-Laurent 221 Craig
1893-94 Louis ingénieur civil
221 Craig
1893-94 Louis architecte
221 Craig
1894-95 Louis 717 St-Laurent 715 St-Laurent
1894-95 L. imprimeur 140 St-Christophe
1895-96 Louis rédacteur
393 Lagauchetière
1895-96
1896-97
T.
Louis
imprimeur
néant

39 St-Christophe
1896-97
1897-98
T.
Louis
imprimeur
néant
156 St-Christophe
1897-98 T. imprimeur
156 St-Christophe
1898-99 Louis journaliste 81 St-Charles-Borromée
1898-99 Théophile imprimeur 156 St-Christophe
1899-1900 Louis journaliste
81 St-Charles-Borromée
1900-01 Louis architecte 4e Plateau
1901-02 Louis ingénieur
138 St-Denis
1902-03 Louis ingénieur civil 379 Craig
1903-04 Louis ingénieur 17 Place d'Armes 78 St-Hubert
1904-05 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 78 St-Hubert
1905-06 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 78 St-Hubert
1906-07 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 78 St-Hubert
1907-08 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 78 St-Hubert
1908-09 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 200 St-Hubert
1909-10 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 200 St-Hubert
1910-11 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 200 St-Hubert
1911-12 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 200 St-Hubert
1912-13 Louis ingénieur civil 17 Place d'Armes 200 St-Hubert
1913-14 Louis ingénieur civil
200 St-Hubert
1914-15 Louis ingénieur civil 200 St-Hubert
1915-16 Louisnéant
1916-17 Louis architecte 200 St-Hubert

Et il s'inspire d'un vieux conte de Faucher de Saint-Maurice pour signer une fiction fantastique dans Le Samedi.

En 1900, toutefois, il cherche à relancer sa carrière d'architecte ou ingénieur.  Il a plus de cinquante ans et l'entreprise s'avère sans doute laborieuse.  En 1901, le recensement révèle qu'il forme toujours un couple avec Adèle et qu'il se désigne comme ingénieur civil.  Pour arrondir ses fins de mois, il garde un pied dans les journaux, travaillant comme secrétaire pour Le Monde illustré et signant dans le même journal, en 1902, des articles sur les prototechnologies de Jules Verne qui sont devenues des réalités à l'aube du XXe siècle.  Il est aussi retourné à une de ses anciennes amours, le théâtre.  En 1901, le même Monde illustré s'intéressait déjà au projet qu'il avait conçu avec René Harmant d'établir dans un endroit central un théâtre capable de produire le drame français à grand spectacle, « avec artistes de carrière et programme d'une moralité irréprochable ». Ce ne sont que des à-côtés sans doute et il cherche toujours un emploi permanent comme architecte ou ingénieur, car ses efforts portent enfin fruit vers 1903.

Il s'est associé à Ulric J. Asselin et la nouvelle firme démarre sur un grand pied, choisissant d'annoncer en anglais dans l'annuaire : « Ulric J. Asselin & Louis Perron, Architects, Engineers, Valuators, Office rooms 501-2-3 & 4th floor, 17 Place d'Armes, Bell Main 874 ».  Les affaires roulent si bien qu'en 1908, Louis et Adèle emménagent dans un logis plus spacieux.  En 1911, le recensement révèle que le 200 de la rue Saint-Hubert héberge non seulement Louis et Adèle, mais aussi trois locataires, tous des artistes travaillant pour le théâtre.  Georges Potron, 38 ans, né en Californie, et sa femme Marthe, 42 ans, sont arrivés de France en 1902.  Jules Fleure, 33 ans, est arrivé de France en 1905.  Une domestique de 25 ans, Élisabeth Cormier, s'occupe de la maisonnée.  De toute évidence, Louis Perron persiste dans son rôle de protecteur des arts et il déclare à l'agent du recensement qu'il travaille comme architecte (ce que l'agent transcrit par « archithèque »).

En 1912, la firme Asselin et Perron s'adjoint un nouvel associé pour former le partenariat Asselin, Brousseau et Perron.  Louis Perron a soixante-huit ans.  Il se retire sans doute progressivement des affaires.  Dans l'annuaire de 1916-1917, il se présente comme architecte.  Il meurt à Montréal le 2 octobre 1916 et il est inhumé le 4 octobre.  Le registre indique qu'il était architecte.  Au terme d'une vie remplie d'occupations multiples, qui a vu Louis Perron balancer entre l'architecture, les lettres, le théâtre et le génie civil, ce sera le dernier mot.

2012-10-26

 

La vie compliquée d'Alphonse Guérette

De nombreux écrivains du XIXe siècle au Québec ont été des notables, ou des épouses de notables, qui disposaient de loisirs pour écrire parce qu'ils étaient assurés d'une certaine sécurité matérielle.  On peut inclure dans le lot prêtres, médecins, notaires et fonctionnaires, ce qui permet de classer dans cette catégorie même le militaire Gaston-P. Labat.  La difficulté d'écrire quand la vie est plus mouvementée, voire précaire, est sans doute illustrée par le destin d'Alphonse Guérette, dont le DALIAF mentionne sa nouvelle fantastique « Les Aventures d'un fossoyeur » (publiée dans Le Samedi en 1898) sans fournir le moindre détail sur sa vie.

Né le 15 décembre 1860 à Kamouraska, Jean-Baptiste Alphonse Guérette est le fils de Jean-Baptiste Guérette et Georgina Bouchard.   Le recensement de 1861 dénombre une famille composée de Jean-Baptiste Guérette, 28 ans, Georgina Bouchard, 29 ans, et Alphonse Guérette.  Le recensement de 1871 trouve les mêmes à Kamouraska, plus des petits frères dénommés Alfred, Joseph, Ernest et Jules pour Alphonse.  En 1881, la famille Guérette est prospère.  De journalier en 1861, le père est devenu cultivateur.  Âgé de 47 ans, il a toujours pour femme Georgiana Bouchard, âgée de 50 ans.  Il a quatre fils : Alphonse, 20 ans, Alfred, 17 ans, Joseph, 14 ans, et Jules, 11 ans.

Dans la vingtaine, Alphonse Guérette décide cependant d'abandonner la vie tranquille à Kamouraska pour les attraits de la grande ville : Lévis.  Il lit les journaux : il fournit la réponse à un problème paru dans Le Monde illustré, qui confirme le 17 novembre 1888 qu'il a bien répondu.   En 1888, il habite Côte du Passage et il fournit aussi la solution à un rébus paru dans le journal humoristique de Sorel, Passepartout, qui publie son nom et son adresse le 15 décembre.  En 1889, les numéros des 12 et 19 janvier du Passepartout confirment qu'il a su renouveler cette prouesse.  En 1889, il s'essaie même à l'écriture, signant pour le numéro du 13 avril du Monde illustré une adaptation québécoise d'une fable sans doute courante en Europe (j'en ai lu une adaptation en bande dessinée dans une revue française pour enfants du début du XXe siècle).  L'intérêt de son conte, « Le fermier et l'avocat », c'est de se passer à Kamouraska, ce qui confirme qu'on peut bel et bien identifier Alphonse Guérette de Lévis, collaborateur aux journaux québécois, et Jean-Baptiste Alphonse Guérette, fils de Jean-Baptiste.  Le héros avisé de la fable s'appelle d'ailleurs Baptiste Chicoine...

Selon Le Monde illustré du 8 juin 1889, Alphonse Guérette de Lévis répond de nouveau à une devinette et il récidive dans le numéro du 18 janvier 1890.  À cette époque, il habite au 55 de la Côte du Passage et travaille comme gérant dans la boutique de thé de Jean-Baptiste Rousseau au 77 de la Côte du Passage.  En 1891, le recensement le trouve à Lévis, où il se décrit comme un commis voyageur.  Selon l'annuaire de 1891-1892, pourtant, il est toujours au 55 de la Côte du Passage et travaille toujours comme gérant du magasin de thé de Rousseau (prénommé J. Benjamin dans cette édition).  L'année suivante, il déménage pour vivre en pension au 75, dans la maison voisine de son lieu de travail.

En 1893, Alphonse Guérette a trente-deux ans et il travaille comme gérant depuis au moins trois ans.  Il décide donc de rameuter ses économies, sinon son crédit, et de se lancer en affaires.  Le 5 mai 1893, il annonce dans Le Moniteur de Lévis qu'il ouvre un magasin de thé au 77 de la Côte du Passage, dans l'ancien établissement de J. B. Rousseau.  Sa réclame annonce qu'on « trouvera à cet établissement les thés et les cafés les plus nouveaux, de toutes les qualités et à très bas prix en même temps qu'un assortiment varié de vaisselles, verreries, articles de fantaisies [sic], etc. »  Dans l'annuaire de 1894, le magasin de thé emploie Alphonse ainsi que Joseph Guérette — probablement son frère cadet, qui a dû prendre une part dans l'entreprise.  Néanmoins, les choses commencent à se gâter.  Le 23 novembre 1894, La Semaine commerciale d'Ulric Barthe annonce que George A. Mann a intenté une poursuite à Alphonse Guérette pour une somme de 31.45 $.  Le 4 janvier 1895, The Monetary Times révèle que les dettes accumulées d'Alphonse Guérette totalisent 2 500 $.  De fait, le 25 janvier 1895, La Semaine commerciale annonce dans la section des faillites que les actifs du commerce de thé à Lévis d'Alphonse Guérette sont en vente pour le 29.  Un document du gouvernement fédéral de 1896 nous indique néanmoins que les thés vendus par J. et A. Guérette n'étaient pas falsifiés, quoique les feuilles étaient excessivement morcelées.

Piètre homme d'affaires, de toute évidence, Alphonse Guérette ne se laisse pas abattre.  Le 25 juin 1895, il épouse une Québécoise d'origine irlandaise à l'église St-Patrick, Mary Agnes Martin, la fille de Francis Martin et de la défunte Catherine O'Reilly.  Dans l'annuaire de 1896, il se présente, en caractères gras, comme un agent d'assurances (et « agences générales ») qui exerce Côte du Passage, mais qui habite désormais à Québec.  La liquidation de l'entreprise de Joseph et Alphonse Guérette est complète le 24 janvier 1896, quand La Semaine commerciale annonce une cession du stock à N. Matte.

Mme Alphonse Guérette, née le 24 janvier 1868, a huit ans de moins que son mari.  Songent-ils à avoir des enfants ?  S'il y en a eu, aucun ne semble avoir survécu.  Elle meurt le 31 juillet 1898 et elle est inhumée le 2 août dans le cimetière de Notre-Dame de Belmont.  Comme la nouvelle « Les Aventures d'un fossoyeur » était parue en février et mars 1898, l'inhumation de Mary Agnes n'a pas pu l'inspirer.

En 1899, Alphonse Guérette est redevenu salarié.  Il travaille en tant que commis dans la grande entreprise industrielle de Lévis, la fonderie Carrier, Lainé et cie (sur la rue Commerciale), même s'il habite toujours à Québec, en pension sur la rue Saint-Jean, et même s'il continue à se présenter comme un « agent général » dans l'annuaire de Québec.  Néanmoins, ce travail régulier lui permet sans doute d'envisager un nouveau mariage, cette fois le 24 septembre 1901, de nouveau avec une Québécoise d'origine irlandaise, Margaret Walsh, née le 18 novembre 1863 du mariage de Michael Walsh, ouvrier, et Ann Farrell.  En 1902, il travaille toujours chez Carrier et Lainé, mais le nouveau couple a emménagé au 80 de la Côte d'Abraham.  Il demeure encore à cette adresse en 1903, mais, en 1904, il a déménagé au 199 de la Couronne.  Alphonse Guérette — dévoré par l'ambition s'il n'a pas tout simplement été renvoyé, qui sait? — se présente alors comme un commis-voyageur.  En 1907 et 1908, il est désigné comme un simple agent, sans doute à son compte, et le couple habite au 301 de la rue Saint-Paul.

La roue tourne un peu par la suite.  Grâce peut-être à ses collaborations journalistiques, Alphonse Guérette décroche un emploi de gérant dans un théâtre, attesté par le recensement de 1911.  Les deux membres du couple se rajeunissent d'ailleurs dans leurs déclarations pour le recensement, Alphonse de cinq ans et Margaret d'une seule année ; ils habitent alors au 28 de la rue Sainte-Angèle dans le Vieux-Québec et ils y restent sans doute jusqu'en 1914 environ.  En 1916, l'annuaire Marcotte indique qu'Alphonse exerce toujours les fonctions de gérant, mais qu'il est domicilié désormais au 23 de la rue Sainte-Julie, où il demeure jusqu'en 1919.  En 1920, l'annuaire démontre un changement d'emploi et un déménagement sur la rue Dauphine.  Il a alors soixante ans, mais je n'ai pas encore trouvé de traces de son décès ou de celui de sa seconde femme.

Quoi qu'il en soit, cette esquisse biographique révèle assez bien l'instabilité de la vie d'un gagne-petit dans le Québec du tournant du XXe siècle.  Alphonse Guérette n'est pas un notable, mais il aspire sans doute à une vie plus brillante que celle d'un cultivateur ou d'un simple employé.  L'écriture doit s'insérer dans un emploi du temps chargé, et compliqué par les aléas du quotidien.  D'ailleurs, le procédé clairement appliqué dans certains de ses contes consiste en une simple acclimatation québécoise de contes plus anciens.  Dans le champ du fantastique, ce n'est pas rédhibitoire : des auteurs récents comme Bryan Perro ont amplement exploité des mythologies plus anciennes.  Mais cela ne fait pas de Guérette une plume distinctive, susceptible de se tailler une place dans le champ littéraire contemporain.  Ainsi, il ne risquait guère de persévérer dans la voie de l'écriture, guère payante dans la plupart des cas à l'époque. 

Et ce qui est vrai dans son cas pourrait l'être dans plusieurs autres cas à cette époque et expliquer pourquoi il a fallu que la société québécoise s'enrichisse avant de pouvoir développer une véritable activité littéraire.

2012-10-25

 

Emmanuel Desrosiers (1897-1945)

Né le 6 octobre 1897, Joseph Emmanuel Oliva Desrosiers est baptisé le lendemain à Notre-Dame de La Prairie.  Son père s'appelle Arthur Desrosiers, journalier, et sa mère, Pacifique De Montigny.  Selon le DALIAF, il fait ses études au Collège de Laprairie des frères de l'Instruction chrétienne et il y apprend le métier de typographe.  Le 21 mai 1918, il est conscrit par l'armée canadienne, conformément à la loi de 1917, et il hérite du numéro matricule 3161235.  Il a vingt ans, il mesure 5 pieds 7 pouces et il a les cheveux et les yeux bruns. 

Il profitera du retour de la paix pour épouser Jeannette Brosseau le 12 novembre 1927 à l'Immaculée-Conception de Montréal.  L'essentiel de sa carrière d'écrivain s'inscrit durant les années suivantes, pendant la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale.  Le 28 janvier 1945, il décède à l'Hôpital Saint-Luc de Montréal.  Quoique de la paroisse St-Alphonse-d'Youville de Montréal, il est inhumé dans le cimetière de Notre-Dame de La Prairie.  Il laisse trois enfants.

On connaît surtout Desrosiers pour son roman de science-fiction canadienne d'expression française La Fin de la Terre (1931).  L'ouvrage est illustré par Jean-Paul Lemieux, qui fit une grande carrière dans un autre genre.

On ne peut en dire autant de Desrosiers, dont on n'a longtemps retenu que ce seul ouvrage.  Cependant, il eut quelque chose comme une carrière littéraire, à la mesure de son temps.  Selon les archives de La Prairie, il fait des études à l'école normale Jacques-Cartier pour devenir enseignant et ne choisit qu'ensuite de se faire linotypiste à l'imprimerie des Frères de l'Instruction chrétienne, avant de travailler pour plusieurs journaux auxquels il fournissait aussi des contes et chroniques.  Son intérêt pour les choses des sciences et de la technique se traduit par des billets qui portent sur l'odyssée de l'Italia, le Graf Zeppelin, la célèbre visite du R-100 à Montréal, le pont du Havre (aujourd'hui Jacques-Cartier) et « Les Savants ». Ses contes, cependant, ne versent jamais dans la science-fiction, quoique « L'homme qui ressuscita » frise l'horreur.  

D'abord intitulé assez emphatiquement Tableau des derniers jours du monde, son roman La Fin de la Terre (que la préface signée par Jean-Jacques Lefebvre (1905-1992) place sous le signe de Rosny, Wells et Daudet) a déjà fait l'objet de quelques analyses, dont celle de Claude Janelle dans L'ASFFQ 1984.  Celui-ci signalait l'absence de tout personnage féminin dans cet ouvrage d'anticipation décrivant la destruction vers 2400 de la biosphère terrestre par une série de cataclysmes géologiques qui forcent ce qui reste de l'humanité à s'exiler sur Mars.  Malgré tout, Desrosiers se distingue par son souci d'une certaine vraisemblance scientifique, faisant allusion à des travaux contemporains, dont ceux du biologiste canadien/français Félix d'Hérelle.

Toutefois, il ne s'agit pas de sa seule œuvre de science-fiction.  En 1932, Desrosiers signe une entente (dont le texte nous a été conservé) avec un certain Jean Pariseault concernant un roman scientifique « en préparation par nous en collaboration » pour que les droits soient partagés également.  Il s'agit sans doute du Jean Pariseault, jeune homme dans la vingtaine, qui revient de France le 15 juillet 1933 à bord de l'Ascania et dont le père, Charles Pariseault, habite à Westmount.  Baptisé Joseph Jean Charles Adolphe Pariseau, il serait né le 12 mai 1911.  Son père, Charles Aldéric Pariseau, était alors avocat.

Justement, le même jour, Desrosiers autorise ledit Pariseault à le représenter en France dans l'éventualité d'un arrangement pour une réédition à Paris de La Fin de la Terre.  Ceci ne semble pas avoir eu de suite, à moins que le roman en collaboration dont il était question soit Rien que des hommes, la suite inédite de La Fin de la terre.

Toutefois, la page titre du manuscrit survivant de Rien que des hommes n'indique qu'Emmanuel Desrosiers comme auteur.  De plus, la première (et dernière) trace datée de son existence n'arrive qu'en mars 1941 avec la lettre d'un certain William Houde de Laprairie au ministre Hector Perrier, secrétaire provincial.  Houde et Desrosiers comptaient publier une deuxième édition de La Fin de la Terre et ils avaient songé que le ministère serait intéressé à l'offrir comme prix dans les écoles.  La suite, Rien que des hommes, est évoquée comme étant déjà prête.  Houde suggère de l'éditer avec La Fin de la Terre en un seul volume et ajoute : « Nul doute qu'avec la cessation d'importation d'Europe, votre ministère se propose d'offrir aux écoles des volumes d'auteurs canadiens. »

Rien n'est sorti de cette démarche, mais elle nous confirme l'existence probable d'un texte (complet?) intitulé Rien que des hommes à cette époque.

Le manuscrit en question est effectivement assez court et ne représente guère plus qu'une novella en fait de longueur.  Le sujet?  Eh bien, il aurait été assez hilarant que les exilés de la Terre sur Mars découvrent soudain qu'ils avaient oublié leurs femmes sur Terre, comme aurait pu le laisser croire la narration de La Fin de la Terre... mais ce n'est pas le cas. 

En fait, l'histoire de Desrosiers nous réserve une petite surprise.  Le roman commence alors que le premier contingent de 390 millions d'hommes de la Terre s'est disséminé dans les villes colossales érigées par les Martiens, que seuls quelques privilégiés ont pu entrevoir.  Lorsque la fille du Dr Stinson (un premier personnage féminin!) tombe malade, on fait appel aux Martiens en désespoir de cause et ceux-ci viennent chercher l'agonisante, que son père accompagne.  Il n'est pas question de sa mère et on n'entend plus guère parler de Diana Stinson, car le reste du livre décrit la civilisation martienne. 

Il y a la « ville de pierre » des Martiens, construite pour l'éternité il y a près de cent mille ans.  Et il y a la ville souterraine, construite comme refuge lors d'un siège de cinq siècles.  Bien d'autres prodiges scientifiques et techniques sont ensuite décrits, et Stinson se sent de plus en plus petit, écrasé par la science des Martiens capable de « transmuer » le végétal en animal et vice-versa.  Enfin, son hôte martien lui apprend (comme Stinson aurait pu s'en douter) qu'il y a une raison à la grande ressemblance des humains et des Martiens.  En fait, les Martiens sont venus de la Terre il y a peut-être un million d'années.  On lui montre alors des échantillons survivants de la faune terrestre et le pauvre homme est ému jusqu'aux larmes de comprendre que leur exil martien ne les a pas tout à fait éloignés de leur monde natal puisqu'il en survit déjà une parcelle sur Mars depuis des siècles.  Le titre, Rien que des hommes, exprimerait alors tout à la fois son sentiment d'humilité face aux réalisations martiennes et la fraternité affirmée par les Martiens, qui se sentent frères des Terriens parce que les uns et les autres ne sont rien que des hommes.

Si ce court roman (peut-être incomplet dans son état actuel) est resté inédit, Desrosiers a publié en 1941 deux derniers textes relevant de la science-fiction.  Il a profité pour cela de l'épanouissement d'une littérature en fascicules propre au Canada français, née des conditions spécifiques de la guerre.  Il signe ainsi 5 des 6 premières aventures du détective britannique John Steel (dans des fascicules vendus à 5 cents l'exemplaire).  Le nom est tout à fait au goût de l'époque puisqu'en France, Léo Malet signe en 1941 la première aventure de « Johnny Metal », que l'on identifie parfois à la naissance du roman noir français.

Dans la dernière aventure conservée de John Steel, sixième de la série et datée du 8 avril 1941, notre détective quitte Londres pour se rendre en Thuringe dans « l'Empire allemand » (on peut donc supposer que c'est un contemporain de Sherlock Holmes).  Dans cette aventure intitulée « Le monstre de Gravenstein », un savant a créé une bête difforme née en laboratoire d'une seule cellule (ce qui correspondait à certains travaux de biologistes qui avaient fort impressionné à l'époque).  Celle-ci devra être tuée, mais elle débarrassera fort commodément John Steel de trois assassins.

Si ceci relevait à la rigueur d'un certain steampunk avant la lettre, Desrosiers signe aussi en 1941 un vrai texte d'anticipation.  Incongrûment inclus dans une série de romans d'amour en fascicules à 5 cents, « Le Lieutenant Aumont » se déroule en 1979, alors que les Nordiques attaquent les Canadiens.

S'il s'agissait de hockey, l'anticipation aurait été renversante...  mais il s'agit d'une armée venue du Nord qui envahit le Québec, rasant Trois-Rivières avec un explosif inconnu et prenant au dépourvu les meilleurs généraux canadiens, pourtant des vétérans de la guerre russo-allemande de 1970...  Après quelques péripéties, les Nordiques se révèlent.  Ceux-ci sont des scientifiques qui ont décidé de prendre les grands moyens et de former une armée afin d'éradiquer un microbe, celui de la "scléro-dermie" qui transforme la chair en pierre et qui s'est échappé des entrailles des Laurentides.  La logique de cette solution n'est pas immédiatement apparente, mais elle aura permis à Desrosiers de signer un dernier texte de science-fiction avant sa mort prématurée.

Si l'œuvre de Desrosiers n'est pas abondante, elle vient s'ajouter à celle d'autres auteurs canadiens de l'entre-deux-guerres, tels Georges Bugnet et Jean-Charles Harvey, qui contribuent à une production francophone clairement au courant des créations ailleurs dans les genres de l'imaginaire à cette époque.  Même si elle était encore loin de pouvoir les égaler.

2012-10-24

 

Les lacunes biographiques du DALIAF

Rares sont les auteurs d'ouvrages de référence qui ont la chance de faire paraître une seconde édition revue et corrigée d'un tome nécessairement coûteux.  Pourtant, en obtenant de signer le DALIAF, Claude Janelle a eu cette précieuse occasion de faire mieux que dans Le dix-neuvième siècle fantastique, dont les lacunes bibliographiques et biographiques avaient été critiquées par Mario Rendace, entre autres.  On ne peut donc que trouver déplorable que plusieurs erreurs signalées dix ans auparavant figurent toujours dans ce nouvel ouvrage de Claude Janelle.

La date de naissance d'Arsène Bessette ?  Contrairement à ce qu'on lit dans le DALIAF, il est né le 20 décembre 1873, comme l'indiquent à la fois le registre correspondant de Saint-Hilaire (dont j'ai une copie sous les yeux) et Mario Rendace dans sa Dissection par un Résurrectionniste du XIXe siècle fantastique en Amérique française (2001).

La date du décès du révérend Henri-Raymond Casgrain ?  Contrairement à ce qu'on lit dans le DALIAF, il est mort le 11 février 1904, comme l'indiquent à la fois le registre correspondant de la paroisse St-Jean-Baptiste de Québec (dont j'ai une copie sous les yeux) et Mario Rendace.

La date de naissance de William Chapman ?  Contrairement à ce qu'on lit dans le DALIAF, il est né le 13 décembre 1850, comme l'indiquent à la fois le registre correspondant de la paroisse Saint-François-de-Beauce (Beauceville), dont j'ai une copie sous les yeux, et Mario Rendace.

Le recyclage de Janelle ne s'avère (en partie) justifié que dans le cas de Joseph Ferdinand Morissette.  Contrairement à ce qu'on lit dans le DALIAF, celui-ci est né en 1857 à Lévis, dans la paroisse St-Joseph de Lauzon.  Contrairement à ce que concluait Mario Rendace, qui s'appuyait sur l'inscription de son décès dans le registre de Montréal en 1901 pour affirmer qu'il était né le 18 septembre, l'écrivain est né le 13 octobre, comme l'indique le registre correspondant.

Les trois premières erreurs sont absolument regrettables, mais il n'aurait pas été si difficile de débusquer certaines données biographiques manquantes.  Si je fais abstraction des auteurs encore vivants dont on peut vouloir respecter la vie privée, il n'était quand même pas si difficile de découvrir que Joseph Camille Normand Bergeron est né le 6 février 1932 ou que Stanislas Côté est mort dans la paroisse de Saint-Antoine à Longueuil, comme l'indiquent les registres correspondants.

Alphonse Poitras ?  Né sans doute le 13 mai 1818 à Varennes et baptisé Casimir Alphonse Poitras, il est mort le 16 août 1861 et inhumé à Montréal sous le nom d'Alphonse Poitras, le registre l'identifiant comme un avocat et lui accordant un âge de quarante-trois ans.  Le 8 janvier 1840, il acceptait d'être le parrain de John Casimir Alphonse Poitras.  Le 24 février 1846, il acceptait d'être le parrain de Charles Alphonse Poitras, le registre l'identifiant comme Jean Casimir Alphonse Poitras, avocat.  La mention n'apparaît que dans le second cas puisque Jean Casimir Alphonse Poitras n'avait obtenu sa commission d'avocat que le 5 octobre 1841 (voir L'ancien barreau au Canada de Joseph Roy, en 1897).

Jules Jéhin ?  Si son père Frantz est belge, lui est né le 17 juin 1870 à Montréal et mort le 12 novembre 1947 à New York. Tout comme le registre correspondant, l'article de l'Encyclopédie canadienne sur son père indique la bonne date de naissance, tandis que l'article (.PDF) de Jacques-André Houle également consacré à son père, paru en 1990 dans Les Cahiers de l'Association pour l'avancement de la recherche en musique au Québec, nous fournit la date de son décès.

L'identité véritable de « Jean Berthos » ?  Elle a été si bien établie (principalement par Mario Rendace) qu'elle n'échappe pas à l'auteur d'un article de 2007 du Bulletin d'histoire politique.  On parle ici de Joseph François Thomas Bernier, né le 17 septembre 1881 à L'Islet et décédé en 1962.

Et je ne mentionnerai ni Rochelle Letendre ni Joseph Napoléon Legault, dont l'identité n'était pas si mystérieuse, en définitive, ce qui rend d'autant plus étonnant leur anonymat dans le DALIAF.

Ce qui m'inquiète, c'est que je n'ai fouillé un peu que si les informations biographiques du DALIAF étaient incomplètes.  Ou si j'avais des soupçons...  Les erreurs présentées comme des faits sont beaucoup plus vicieuses parce qu'elles encouragent la propagation et la perpétuation d'erreurs.  Il faudrait tout re-vérifier systématiquement pour en avoir le cœur net.  Ce qui serait impossible.  Mais la prudence s'imposera, désormais.

2012-10-23

 

Gaston Labat, auteur franco-ontarien ?

Les auteurs canadiens-français d'origine étrangère sont plus rares au XIXe siècle qu'au XXe siècle.  Parmi les exceptions à cette règle figure toutefois Gaston-P. Labat.  Selon le recensement de 1901, il serait né en France le 22 mars 1843 (ou peut-être le 20 mars — le chiffre des unités n'est pas entièrement clair).  Selon le DALIAF, il sert dans l'armée française avant d'émigrer au Canada et participe à la campagne franco-prussienne dans le service chirurgical de l'armée de l'Est.  Le mercredi 10 avril 1878, il fait partie de la Batterie B de la garnison de Québec quand il organise une soirée musicale au bénéfice des Turcs mourant de faim dans la région de Constantinople, qui n'aura sans doute pas recueilli beaucoup de fonds, selon Le Canada musical du 1er mai.   Le 24 septembre 1879, il est encore à la Citadelle de Québec quand il soumet une anecdote au journal L'Opinion publique (qui paraît dans le numéro du 2 octobre) après en avoir signé une autre dans le numéro du 31 juillet.  Le 1er juin 1880, il se lance dans une entreprise littéraire plus ambitieuse en fondant une revue bilingue, The Canadian Military Review, selon l'Inventaire chronologique de Dionne en 1909 (p. 194).  La revue cesse de paraître le 1er décembre 1881.  Dans un annuaire de 1881, elle est annoncée comme mensuelle, l'abonnement annuel coûtant un dollar tout rond.  Le lieutenant Donaldson et le caporal Labat assurent la rédaction, tandis que les presses de la Citadelle assurent l'impression.

Cesse-t-elle de paraître parce que Labat n'est plus sur place?  Selon le recensement de 1881, il se trouve alors à Kingston.  Dans son numéro du 17 mars 1881, L'Opinion publique fait écho à une conférence qu'il aurait donné à Kingston sur la langue française, l'importance des langues vivantes et l'enseignement des langues étrangères.

En 1884-1885, il fait partie de l'expédition du Nil, qui inclut un contingent de civils canadiens appelés des « Voyageurs » recrutés à la demande du général britannique en raison de leur maîtrise des portages et de la remonte des rivières.  En tant que sergent d'hôpital de la batterie B, il soumet des lettres aux journaux canadiens en cours de route.  Le gros du contingent canadien quitta l'Égypte en avril 1885.  Labat était sans doute revenu plus rapidement puisqu'il a le temps de soumettre à un éditeur la matière d'un livre avant de prendre part à l'écrasement de la Rébellion du Nord-Ouest en avril-mai 1885.  L'ouvrage paraît en 1886 sous le titre Les Voyageurs canadiens à l'expédition du Soudan, ou Quatre-vingt-dix jours avec les crocodiles.  En l'absence de Labat, resté dans le Nord-Ouest, la révision des épreuves par l'éditeur est si exécrable que Labat s'en excuse auprès de ses lecteurs dans un avertissement placé au début du livre.  Néanmoins, le livre obtient des critiques positives, entre autres dans le numéro du 27 janvier 1887 du Canadian Militia Gazette (p. 635).  Une liste compilée en 1885 des soldats et miliciens qui ont pris part à l'écrasement de la rébellion et qui ont droit à une médaille ou récompense identifie Labat comme un sergent, encore stationné à Kingston.

En 1888, il est de retour à Québec, identifié dans un annuaire comme un sergent de la Batterie B à la Citadelle.  En 1889, il est toujours à Québec, associé à la Citadelle sans autre précision.  Le 28 juin 1891, le recensement l'identifie comme un sergent d'hôpital du quartier Saint-Louis à Québec.  Vers 1892, l'âge oblige sans doute Labat à quitter l'armée.  Ancien soldat, il a droit aux faveurs de l'ancien ministre de la milice, Adolphe Caron, qui témoigne le 16 février 1893 que Gaston P. Labat a été engagé comme facteur à Montréal du 7 au 31 décembre 1892.  Il est ensuite employé comme journalier au bureau de poste à compter du 1er janvier en attendant de subir l'examen du service civil, dont il réussit la version préliminaire en novembre 1893 (voir le volume 27, numéro 11, des Documents de la session en 1894).  Mais d'avoir été mêlé aux tentatives libérales de démontrer la corruption des Conservateurs le dessert peut-être.  S'il travaille dès lors aux postes, ce qui n'est pas sûr, il cherche aussi par tous les moyens à arrondir ses fins de mois.  Ses collaborations aux journaux se multiplient.  Le 15 juin 1895, il fait aussi paraître le premier volume de L'indicateur des postes, des douanes, des banques, des chemins de fer, des vapeurs interocéaniques et fluviens, etc., un ouvrage utilitaire qu'il espère sans lucratif.

En avril 1901, le recensement trouve Gaston Labat dans le quartier Saint-Louis à Montréal, où il loge chez une jeune Française de 25 ans, la veuve Perrier, en compagnie d'un autre logeur, Pierre L. Breault, peut-être plus âgé.  Le recenseur ne lui attribue aucune occupation précise.  Ce qui est plus intéressant, c'est qu'il est identifié comme un veuf alors qu'on ne lui connaît aucune épouse au Canada.  Un veuvage précoce l'aurait-il incité à quitter la France ?

En 1901, Labat fait paraître Le Livre d'Or of the Canadian Contingents in South Africa, un peu sur le modèle de son ouvrage sur les Voyageurs du Soudan.  Louis Fréchette signe une préface élogieuse mais prudente, tellement la controverse a été violente au Canada français.  Labat continue dans la même veine de l'entrepreneuriat éditorial en offrant à la vente des livres et même des images.  En 1904, il offre à la vente par correspondance une image souvenir du cinquantième anniversaire de la définition du dogme de l'Immaculée Conception (12 cents l'image, 6$ pour une centaine, franco de port, comme le précise une annonce dans le bulletin des Cloches de Saint-Boniface du 1er décembre).  En 1906, il lance un Almanach municipal de Montréal.

Le 7 février 1908, Gaston P. Labat, « journaliste », décède à l'Hôpital Notre-Dame.  Auteur français et canadien, québécois et franco-ontarien, Labat a publié ses textes fantastiques entre 1889 et 1899, soit après son séjour à Kingston entre 1881 et 1886 environ.  Par conséquent, on ne peut inclure ces nouvelles dans le corpus fantastique franco-ontarien.

2012-10-22

 

Les nouveaux comptes du DALIAF

Comme le signalait l'autre jour Mario Rendace, il ne fait aucun doute que la nouvelle recensée par le DALIAF sous le titre « La métamorphose » et parue anonymement dans L'Album de la Minerve en 1873 doit être attribuée à Mme Émile de Girardin, née Delphine Gabrielle Gay (1804-1855), qui avait signé ce conte trente ans plus tôt.  Quand on compare les deux éditions, leur identité ne fait aucun doute, même si on peut relever des coquilles introduites par les imprimeurs canadiens.  En page 67 du Musée des familles, on lit : « Quand la pauvre Sophie revint à elle, et qu'elle comprit sa métamorphose, son cœur se serra tristement ».  En page 21 de L'Album de la Minerve, le 8 janvier 1873, on lit putôt : « Quand la pauvre Sophie revint à elle et qu'elle et comprit sa métamorphose, son cœur se serra tristement» (c'est moi qui souligne, et la virgule d'origine a également disparu).

De même le conte « La fée de Noël », publié en 1883 dans La Minerve et signé de l'initiale P., est assurément de la plume de Pierre Alexis, vicomte de Ponson du Terrail (1829-1871).  On peut le lire dans cette édition de 1864 (pp. 363-377), où il est signé de ce nom.  Il correspond en tous points au résumé qu'en donne Le dix-neuvième siècle fantastique en Amérique du Nord, mais il faudrait pouvoir les comparer ligne par ligne pour déceler d'éventuelles variantes.

Ainsi, au terme de quelques semaines de travail et non sans les indications précieuses de Mario Rendace, je suis en mesure de raffiner mon décompte des auteurs du DALIAF.  Quatre auteurs étant désormais exclus, il en reste... toujours 1673.  Toutefois, le nombre d'auteurs anonymes a changé et ce sont dix contributeurs anonymes qui pourraient s'ajouter au total de 1673 écrivains répertoriés de 1835 à 2008 (plus ou moins, puisque les contes anonymes de L'Oiseau bleu pourraient être du même auteur tandis que les aventures fantastiques de Rapax pourraient être l'œuvre de plus d'une personne).  De même, le nombre des auteurs (inconnus) sous pseudonyme est passé à 21.  Du coup, le corpus retenu par le DALIAF serait l'œuvre de 1704 auteurs au maximum.  Bien entendu, comme ce corpus est incomplet, le nombre total d'auteurs de science-fiction et de fantastique francophones d'Amérique du Nord est beaucoup plus élevé.  Je tenterai quelques extrapolations dans une prochaine livraison...

2012-10-21

 

L'hommage familial de Pantaléon Hudon

Au Canada, la famille des Ducharme s'est distinguée dans la traite des fourrures et les affaires militaires au tournant du dix-neuvième siècle.  Jean-Marie Ducharme (1723-1807) pratiqua le négoce durant les années troublées de la Conquête et de la Guerre d'Indépendance des États-Unis, en vendant au plus offrant sans trop se soucier de l'identité des acheteurs.  Son fils, Dominique Ducharme (1765-1853), fut non seulement trafiquant de fourrures mais aussi un militaire qui joua un rôle déterminant dans le sort de batailles cruciales de la Guerre de 1812.  Un frère plus jeune de Dominique, Louis Ducharme (1778-1865), est moins connu, mais, de son mariage avec Ursule Charlebois le 4 août 1806, naît une fille, Julie Ducharme, le 25 mai 1809 dans la paroisse des Anges-Gardiens de Lachine.  Le 18 août 1828, celle-ci épouse à Ville Saint-Laurent le dénommé Firmin Hudon dit Beaulieu, de Rivière-Ouelle, le fils d'Antoine Hudon dit Beaulieu et Angélique Langlois.

Firmin Hudon était un peu plus vieux qu'elle, né à Rivière-Ouelle le 27 octobre 1805.  Marchand probablement prospère, il donna fièrement son prénom à son fils né le 8 janvier 1843 et baptisé le lendemain à Saint-Pascal de Kamouraska, tout en l'affublant d'un second prénom nettement plus ronflant : Pantaléon.  Celui-ci est donc le fils de la nièce de Dominique Ducharme, ce qui en fait le petit-neveu du héros de la guerre de 1812.  En écrivant sur Dominique Ducharme, Pantaléon Hudon reconnaîtra d'ailleurs ce lien de parenté : « l'auteur a trouvé quelque plaisir à esquisser la notice biographique d'un excellent homme à qui il tient du reste par des liens de parenté assez étroits, puisqu'il était frère de son aïeul maternel » (p. 544).  Ainsi devenu homme de lettres à ses heures, il décéda le 17 août 1879 et fut inhumé le 21 à Sainte-Angèle-de-Mérici, dans la région de Matane.

Ce lien de parenté entre Pantaléon Hudon et Dominique Ducharme accrédite la thèse de Mario Rendace selon qui le texte intitulé « Histoire ou légende : apparition du diable » dans le volume XV de la Revue canadienne (pp. 685-689) en 1878 serait un récit authentique de Dominique Ducharme, couché par lui sur papier au moins cinquante ans après les faits datés de 1789 (p. 688).  Si ce récit est une relation authentique, dans le genre des témoignages de Castaneda, on ne peut l'inclure dans le DALIAF au même titre que la plupart des autres fictions recensées dans cet ouvrage — ou sinon, il faudrait inclure aussi un texte comme « Le trépas d'un ange » de Mlle Letendre, dont la dimension religieuse est, d'un point de vue sceptique, aussi fantaisiste qu'une apparition du diable.  Mais si ce récit est une simple histoire (comme le seraient certains textes de Castaneda, d'ailleurs), la paternité de cette fiction devrait revenir à Dominique Ducharme, et non à Pantaléon Hudon.  Ce qui ferait de Dominique Ducharme un des premiers auteurs canadiens-français d'un texte fantastique puisque le manuscrit de cette légende (qu'il importerait de chercher et retrouver) daterait de la période 1839-1853.

Pantaléon Hudon aurait eu moins de dix ans à la mort de Dominique Ducharme en 1853.  Avait-il entendu une version de ce récit des lèvres mêmes du vieux capitaine ?  On pourrait le croire puisqu'il écrit en paraissant faire allusion à une telle occasion : « Ceux qui ont connu le loyal capitaine doivent se rappeler combien il aimait à raconter ce terrible épisode de sa jeunesse, et avec quel air il regardait les auditeurs qui laissaient poindre quelques signes d'incrédulité touchant la véracité de sa narration. » (p. 429)  Néanmoins, l'écrivain de trente-cinq ans était un peu plus réservé que le garçonnet qu'il avait été.  Une pointe de scepticisme apparaît dans les dernières lignes de son portrait de Dominique Ducharme : « Comme tous ceux qui ont beaucoup voyagé, M. Ducharme se plaisait à raconter les divers événements dont il avait été témoin ou acteur.  Sa verve était inépuisable et, faut-il le dire, parfois ses récits paraissaient pour le moins étranges, mais on n'avait aucune raison de douter de la parole du voyageur intrépide qui n'avait jamais connu la peur ou le mensonge. » (p. 430)  Comme le conte même raconté par Dominique Ducharme démontre qu'il avait bel et bien connu la peur, de son propre aveu, on peut se demander si son petit-neveu n'adresse pas un petit sourire en coin à ses lecteurs...

2012-10-20

 

L'étrange mort du docteur Legault

Le sept janvier 1850, dans la paroisse de Saint-Eustache au bord du lac des Deux-Montagnes, Eustache Legault, cultivateur et fils mineur de Jacques Legault dit Deslauriers et Suzanne Clément Larivière, épouse Hélène James dite Carrières, fille mineure de Thomas James Carrières et d'Apolline Lefebvre.  De cette union naîtra vers 1856 un fils, Joseph Napoléon Legault dit Deslauriers.  Celui-ci fera ses études secondaires supérieures au Collège de Montréal, probablement dans le bâtiment tout juste complété en 1870, comme le révèle un poème de réminiscences publié par J.-N. Legault dans Le Monde illustré le 4 décembre 1897.

En 1876, le mariage de Napoléon Legault, instituteur de St-Jean-Baptiste de Montréal et fils mineur d'Eustache Legault et Hélène Carrière, et d'Angélina Hébert, fille mineure de Paul Hébert et Delphine Doré (?), est célébré le 24 juillet à Sainte-Brigide de Montréal.  En 1881, les familles du père et du fils habitent dans la paroisse de St-Jacques-le-Mineur, à Laprairie.  Elles partagent le même logis.  Eustache et Hélène, qui auraient 51 et 50 ans respectivement, vivent en compagnie de leur fille de dix ans, Cordélie (?).  Le quinquagénaire est classé comme journalier tandis que le fils travaille toujours comme instituteur.  Napoléon et Angélina ont deux enfants, une fille de deux ans (Dora) et un garçon de quelques mois.

Le jeune instituteur aspire à une carrière plus prestigieuse : la médecine.  Selon des annuaires compilés aux États-Unis (plus ou moins fiables), Joseph Napoléon Legault aurait alors étudié la médecine à l'Université de Laval, dans sa succursale montréalaise appelée à devenir plus tard l'Université de Montréal, vers 1885 et à l'Université Victoria établie à Cobourg en Ontario, vers 1886.  En 1890, selon l'ouvrage The Doctor in Canada, il habite ou pratique dans St-Jean-Baptiste de Montréal.  Les bottins de l'époque révèlent entre autres qu'il habite au 3687 rue Notre-Dame dans St-Henri en 1894-1895 et au 3635 rue Notre-Dame dans St-Henri en 1897-1898.  Désormais lancé, il participe à la vie des lettres.  Dès 1894, il signe un problème de jeu de dames dans le numéro du 24 novembre du Monde illustré (qui l'identifie comme un docteur de St-Henri).

Il s'essaie ensuite à la poésie.  Dans le numéro de mars 1898, il signe dans Le Petit Message du Très Saint Sacrement un « Sonnet à Jésus-Hostie » empreint de ferveur religieuse.  On recense aussi un autre poèeme religieux, « Les Voix célestes », paru en plusieurs parties dans Le Monde illustré.  Le 26 février 1898, il livre dans Le Monde illustré la première partie d'un poème à la mémoire de son fils, « Le Père et l'enfant ».  Il y est question d'un fils mort depuis cinq ans, à l'âge de trois ans.  Cela ne correspondrait pas au garçonnet né vers 1880-1881, a priori, mais il est bien possible que le poème n'ait pas été publié tout de suite.  En janvier 1899, toujours domicilié à St-Henri, il signe un poème en hommage à la France, « À mère patrie », qui paraît dans le numéro de février de La Revue des deux Frances, qui circule en France et au Canada.  Il se tourne de nouveau vers Le Monde illustré pour publier dans le numéro du 11 mars 1899 une nouvelle fantastique : « Légende canadienne : Le champ de Tacoma ».

L'année 1899 est décidément prometteuse.  Le même Monde illustré annonce le 22 juillet 1899 que la nouvelle Association des Barbiers de la province de Québec, incorporée cette même année, avait nommé comme médecin inspecteur pour toute la province le docteur Legault en personne.  Le journaliste Firmin Picard commentait que le médecin était « non seulement excellent praticien, mais encore écrivain de bon aloi, et en outre adonné aux questions sociales dans ce qu'elles ont de meilleur relativement à la classe ouvrière .»  Le docteur verrait sans doute à appliquer les nouveaux règlements de l'association, dont la désinfection des instruments des barbiers...

Hélas, un an plus tard, Le Monde illustré devait annoncer dans le numéro du 25 août 1900 la mort « presque subite » du docteur J.-N. Legault, « arrivée à Saint-Henri, à la suite d'un accident de bicycle », le 11 août.  L'avis de décès le présentait ainsi : « M. Legault a collaboré à notre journal pendant plusieurs années, tant sous son nom que sous divers pseudonymes.  Plusieurs de ses poésies ont aussi paru dans la Revue des Deux Frances, de Paris. »  Le jugement définitif de ses mérites littéraires suivait : « Sans être un poète de grande envergure et de correction parfaite, M. Legault avait des dispositions indéniables pour la versification, et il n'y a aucun doute qu'il aurait pu laisser quelques œuvres de valeur si ses occupations lui avaient procuré plus de loisir et surtout s'il ne s'était pas cantonné dans l'imitation des poètes du XVIIe siècle. »

Sa mère était morte depuis le 9 février 1886.  Le médecin Joseph Napoléon Legault dit Deslauriers est inhumé dans le cimetière Notre-Dame de Montréal le 13 août 1900, décédé à l'âge de 44 ans.  Son père, Eustache, lui survit, ne succombant qu'à l'âge de quatre-vingts ans environ, le 3 mars 1908, et il sera lui aussi inhumé dans le cimetière Notre-Dame.  Il n'avait sans doute pas prévu que son poème de 1898, exprimant la douleur d'un père privé de son fils, s'appliquerait deux ans plus tard à son propre père.

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