2007-06-26

 

Les proximités du temps

Je me suis laissé prendre au piège d'Adieu Volodia de Simone Signoret, que j'avais donné en cadeau à ma tante il y a presque vingt ans et qui m'est revenu en guise d'héritage. Encore un récit de l'entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mondiale? Sans doute, encore que ce ne soit pas un simple témoignage. Née en 1921, Simone Signoret n'avait que dix-huit ans en 1939. Les parties du roman qui se déroulent durant les années vingt, et plus particulièrement en 1926, ne sont pas le fruit de son observations ou de ses réminiscences; elle a dû les reconstituer comme une romancière. Comme elle raconte surtout l'histoire de deux familles juives, les Guttman et les Roginski, établies dans un petit immeuble du XXe arrondissement, elle s'intéresse aussi à une partie de Paris qui n'est pas celle de sa jeunesse. Ses souvenirs d'enfance concerneraient plutôt Neuilly, où elle a côtoyé (de loin) aussi bien Sartre que Chris Marker. De fait, Signoret dote la famille Roginski d'une antenne neuilléenne grâce à un frère qui a réussi, ce qui me permet de me retrouver en terrain connu.

Certes, Signoret a le même âge que la jeune Elsa Roginski, mais Elsa, dite Zaza, ne prend la parole qu'à la toute fin du livre. Et ce que Signoret a pu retenir de plus authentique de cette époque apparaît sans doute dans les pages qui concernent la préparation du bachot. Mais le roman est loin de se résumer aux affres des étudiants ou même à l'épopée d'une compagnie de fabrication de costumes pour le théâtre puis le cinéma ; l'intrigue aligne une série de personnages qui retiennent tour à tour l'attention, que ce soit le futur bachelier Maurice Guttman, Nicole l'arriviste, Alex Grandi l'artiste ès costumes, le vieil instituteur M. Florian, Stépan Roginski le survivant des pogroms ukrainiens... Sur eux tous plane, symbolique, l'ombre du cousin Volodia, miraculé des mêmes pogroms qui ne sortira plus qu'une fois de la prison soviétique, pour être expédié aussitôt en Sibérie. Celui qui a échappé aux sabres cosaques n'échappera pas à la terreur totalitaire et de nombreux amis et voisins des Guttman et Roginski basculeront eux aussi dans la nuit. Mais ce n'est pas le produit de la même participation aux événements que pour Suite française d'Irène Némirovsky.

Est-ce si lointain pour moi, d'ailleurs? Il y a plus d'une façon de considérer les distances temporelles. On peut donner la primauté à l'expérience et tenir pour inexistant tout ce qu'on n'a pas vécu en personne, de sorte que le passé qui précède notre naissance est encore plus nul et non avenu que le lendemain, puisque nous gardons toujours une chance de faire l'expérience du futur.

Quand on a des enfants, pourtant, on s'inscrit dans la chaîne des générations, ce qui invite à mettre sur le même pied le temps des petits-enfants et le temps des grands-parents. Ils sont également inaccessibles, mais, comme on en sait plus sur le passé que sur l'avenir, celui-ci est un peu plus proche.

Sans être parent moi-même, il me semble parfaitement valable de compter les années avant et après ma naissance pour me situer dans le flot du temps. Ne suis-je pas, en un sens, aussi proche de ce qui s'est passé vingt ans après ma naissance que de ce qui s'est passé vingt ans avant? À tout le moins, le degré d'étrangeté reste compréhensible : si je peux mesurer ce qui s'est passé et transformé durant une période donnée, je peux me faire une idée des changements associés à la même durée avant ma naissance. En partant de ce principe, plus je vieillis, plus je peux reculer dans le temps avant ma naissance. Désormais, je peux me projeter aux portes de l'année 1926, qui joue un rôle crucial dans Adieu Volodia. Et l'Exposition universelle de 1937 ne m'est pas plus étrangère que les événements de 1997.

Il reste la césure de la guerre, dont nous n'avons pas connu l'équivalent depuis ma naissance. Mais Adieu Volodia s'attache beaucoup plus aux années antérieures, puisque Signoret elle-même n'a vécu la guerre que de manière périphérique, à la fois comme une période de privations et les débuts de sa carrière au cinéma! Du moins si je me fie à ce qu'elle raconte dans La Nostalgie n'est plus ce qu'elle était, qui permet de constater a posteriori tout ce qu'elle a repris de sa vie pour le mettre dans le roman. Et sans doute que la condamnation implicite du communisme soviétique doit être lue comme un repentir tardif de son engagement pour le Parti durant les années cinquante...

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