2006-07-10

 

Échouages inattendus...

Les « vieux » de l'équipe des Bleus ne sont pas allés jusqu'au bout.

Les « vieux » de la délégation montréalaise à Readercon, non plus, ne sont pas allés très loin. Après le congrès, après les adieux émus jusqu'à l'année suivante, le décollage à bord de la voiture de location a été rapidement suivi d'un atterrissage en castastrophe dans la cambrousse des banlieues lointaines de Boston, une dizaine de kilomètres plus loin. Une fuite de liquide de refroidissement, détectée trop tard, a entraîné la surchauffe du moteur. J'ai réussi à garer la voiture dans l'ombre d'un viaduc et la police autoroutière est arrivée avant que les Montréalais n'aient convenu du numéro à appeler... ou n'aient découvert qu'ils ne disposaient que d'un téléphone cellulaire inopérant hors des frontières du Canada.

Il ne restait donc qu'à accepter l'offre du policier d'appeler le seul remorqueur qu'il était autorisé à appeler. Attente d'une quinzaine de minutes, arrivée du camion, chargement de la voiture échouée sur le plateau arrière. Les conducteurs de l'expédition rejoignent le garagiste dans son camion, tandis que les champions du Kirk Poland font le voyage jusqu'à la station service sur la banquette arrière de la voiture de fonction d'un policier amateur de Dan Brown, qui se servait de l'ordinateur de sa voiture pour vérifier les cours de ses actions... Sic transit gloria mundi.

En attendant l'arrivée d'un véhicule de remplacement, nous nous sommes établis dans une pizzeria en face du garage, à deux pas de vestiges du très ancien canal de Middlesex (1795-1803). (Le premier canal de Coteau-du-Lac au Canada est le plus ancien canal digne de ce nom dans toute l'Amérique du Nord, construit presque vingt ans plus tôt.) Si la pizzeria n'était pas plus miteuse que nécessaire ou que ses équivalents au Canada, elle rappelait, après trois journées passées dans le giron d'un hôtel tout confort, qu'il existe un autre visage des États-Unis, moins reluisant, réservé à des travailleurs de l'ombre, à l'instar des nombreux employés latinos de l'hôtel de Readercon.

Comme je l'ai fait remarquer en observant une voiture dont la plaque d'immatriculation proclamait HRTLND, il ne faut pas aller loin pour sortir des blue states. Il y avait d'ailleurs quelque chose d'étonnant à relever le nombre de voitures, dans cette banlieue pas si densément peuplée, qui s'arrêtait à la pizzeria pour emporter une pizza ou autre commande, un dimanche soir. Un autre mode de vie, aussi...

L'arrivée du véhicule de remplacement nous a permis de repartir au volant d'une voiture flambant neuve, dont l'odomètre affichait trois milles en tout et pour tout. Le reste du voyage s'est déroulé sans incident notable.

La journée avait commencé avec une table ronde sur la traduction d'une célèbre nouvelle de Borges, « El jardín de senderos que se bifurcan », qui préfigure à certains égards la théorie des univers multiples d'Everett. J'ai fourni le trio de versions d'un poème de Cao Xuequin traduit dans trois éditions anglaises du Rêve dans le pavillon rouge, pour rappeler les divergences de la traduction de textes dont la langue d'origine n'a pas grand-chose à voir avec la langue d'arrivée. (L'extrait en question joue un rôle important dans La taupe et le dragon de Joël Champetier.) J'ai aussi soumis à l'attention de la salle les traductions parfois divergentes de la dernière phrase de ma nouvelle « Des anges sont tombés ». Les panélistes ont ensuite disséqué ligne par ligne le dernier paragraphe de trois traductions de cette nouvelle de Borges.

La seule autre table ronde à laquelle j'ai assisté au complet était en quelque sorte une version de la table ronde apparemment mouvementée qui avait eu lieu à Boréal 2006 sur les classes sociales et l'exploitation en science-fiction et fantastique. Andrea Hairston, Shariann Lewitt, James D. Macdonald, China Miéville et Patrick Nielsen Hayden ont abordé « Social Class and Speculative Fiction ». Beaucoup de passion et beaucoup de pistes différentes offertes par l'analyse universitaire de Hairston sur le mythe de la mobilité sociale aux États-Unis, par la réflexion politique et engagée de Miéville, par le pragmatisme du professionnel de l'édition Patrick Nielsen Hayden et par les témoignages plus personnels de Shariann Lewitt et James D. Macdonald. Mais je n'en ai rien retiré de transcendant.

Sinon, j'ai assisté à la fin de la table ronde sur « The Space Opera Renaissance », qui était en partie l'occasion d'annoncer une nouvelle anthologie de David Hartwell. Ce dernier en a profité pour exposer ses théories sur le renouveau du space-op depuis vingt ans. Il a beaucoup été question d'Iain Banks, mais aussi de Vinge, Baxter, Hamilton, etc. Je l'ai peut-être raté, mais il n'a pas été fait mention d'un ouvrage qui, à mon avis, a transformé le space-op et qui contient en germe de nombreux développements ultérieurs. Je songe ici à The Mote in the God's Eye, de Niven et Pournelle, dont la sortie a précédé de peu Star Wars. Le roman de Niven et Pournelle injectait un nouveau degré de réalisme et de modernité dans le space-op traditionnel, tant au niveau de la science qu'au niveau des technologies futuristes, tout en conservant la répartition bien tranchée des rôles des bons et des méchants et en ne négligeant pas l'action. De plus, les auteurs prenaient pour personnages une variété de militaires (d'opérette, diraient certains, si on les compare aux troufions du Forever War de Haldeman). J'aurais tendance à soutenir que cet ouvrage a relancé la sf militaire que les romans pacifistes ou anti-militaristes d'auteurs comme Haldeman ou LeGuin avaient laminé à l'époque. C'est donc un ouvrage charnière, qui se rattache à la sf spatiale plus diversifiée des années antérieures (pratiquée entre autres par Niven lui-même dans Ringworld, par exemple) mais qui va faire partie des influences d'une génération nourrie aux mamelles de Star Wars, en fournissant aux jeunes créateurs l'exemple d'une manière plus littéraire (si!) et plus riche (plus complexe, plus soucieuse de vraisemblance scientifique) de jouer dans le même carré de sable.

Bref, même si on a regretté l'absence de quelques habitués, comme Samuel Delany, Readercon a été l'occasion de refaire connaissance avec des amis, de bavarder et d'entendre parler de science-fiction. Comme toujours, un événement à ne pas manquer.

(Note: je ne modifie jamais la date de ces billets; la date indiquée est tout au moins celle du début de la rédaction d'un billet, resté quelques temps à l'état d'ébauche, mais comme ce sont des raisons de force majeure qui m'ont empêché d'afficher celui-ci en temps et lieu, je le date sans autre scrupule de la veille.)

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