2015-01-17

 

Le dernier fantôme qu'elle nous prend

L'attente nous transit, à genoux sur la glace
quand le froid mortel se glisse en nous et appelle
à fuir ce rongement qui taraude et coupelle :
la vie reflue lorsqu'on ne quitte plus sa place.

Avant nous, le courant a emporté, hélas,
trop d'amis, trop d'amants, qu'il faut qu'on se rappelle
sans insister : les joies s'enterrent à la pelle
alors que les peines de force nous enlacent.

Plus on traîne le soir, plus la blancheur se vide :
elle est partie en s'oubliant, cette timide,
il s'attarde un peu, ce père avide et rageur

Chaque immense départ nous perce au cœur et navre
l'espoir qui toujours anime le voyageur
de ne pas arriver seul dans l'ultime havre

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2015-01-13

 

Michel Jeury (1934-2015)

Il est mort, le poète...  Il y a peu d'auteurs de science-fiction en français à qui ce terme s'appliquait aussi bien.  En raison de la lourde actualité de la semaine dernière, il a fallu quelques jours pour que la presse signale la disparition de Michel Jeury le vendredi 9 janvier, aussi bien dans Le Figaro que dans Libération.

S'il était surtout connu comme auteur de science-fiction, il avait également signé des romans du terroir — enracinés dans les territoires de son enfance — qui avaient récolté de jolis chiffres de ventes.  Pourtant, on ne saurait affirmer qu'il a marqué cette catégorie d'une empreinte aussi profonde et durable que celles qu'il laisse de part en part de la plage de la science-fiction française.  Son œuvre de science-fiction a été abondante, tant sur le plan des romans que des nouvelles.  Ses titres les plus anciens, dont Aux étoiles du destin, reflètent encore les tendances de la science-fiction d'avant 1960, voire d'avant 1950.  Son roman le plus récent, May le Monde, est paru en 2010 et représente un formidable travail d'écriture.  Entre les deux, il avait marié Philip K. Dick et le Nouveau Roman dans Le Temps incertain (1973) et porté à son apogée à la fois la manière propre à ce roman et certains sujets de prédilection dans Poney-Dragon (1978). Le décès de Jeury nous prive donc de soixante ans d'histoire qui lui avaient permis de quadriller certaines thématiques (le temps), d'en célébrer d'autres (le respect de la nature et de l'écologie) et d'en effleurer quelques-unes (l'utopie).

Même s'il est impossible de définir ou de restreindre la science-fiction française à quelques traits, la prédominance de certaines caractéristiques littéraires et politiques font de Jeury une des grandes références de cette même science-fiction française.  L'arrimage à l'expérimentation littéraire, le positionnement de gauche et la malléabilité temporelle ne sont pas des inventions de Jeury (on songera respectivement à Drode, Andrevon, Frémion, Barjavel...), mais l'œuvre jeuryenne est devenue en quelque sorte une figure de proue du vaisseau battant pavillon tricolore.  En partie en raison du talent avec lequel l'auteur faisait la démonstration du potentiel de ces approches.  En partie en raison de la résonance de cette œuvre pour certains éditeurs (Klein) et aussi pour les auteurs d'une décennie, celle des années soixante-dix. 

Jeury a pleinement profité de ce court moment où il incarnait mieux que quiconque la Zeitgeist de la science-fiction française et il l'a renforcée au moyen d'ouvrages marquants.  C'est ce qu'on peut souhaiter de mieux à un auteur.  S'il n'a pas rencontré le même succès ensuite, au point de se tourner vers le roman du terroir, c'est sans doute justement que l'époque n'était plus la même.  Les auteurs de science-fiction française cherchaient leurs lecteurs et, dès le tournant des années quatre-vingt-dix, ils étaient prêts à défricher de nouvelles voies... ou à retourner sur leurs pas.  Peut-être a-t-il fallu l'échec de certaines espérances démesurées pour ouvrir la porte à des vétérans désireux de rentrer au bercail et pour concevoir que la science-fiction n'avait pas à être un mouvement d'un seul tenant ou d'un seul projet : elle pouvait se contenter d'être une littérature aussi variée que les voix de ses créateurs.

Continuera-t-on à lire les romans de Jeury ?  Les mérites que Gérard Klein trouvait au Temps incertain parce qu'il était en prise sur la montée des pouvoirs corporatifs relèvent désormais du cliché, mais la narration qui, chez un Robbe-Grillet, tenait de l'expérimentation littéraire prenait un autre sens dans le cadre de la science-fiction.  Sans avoir été le  premier à le faire, Jeury a confirmé que le texte même pouvait trouver sa justification dans les éléments de l'intrigue les plus étroitement liés au novum science-fictif.  Même si on peut différer sur le résultat de la mise en œuvre des procédés choisis, on lira sans doute encore longtemps certains romans de Jeury non en tant que romans mais en tant que créations littéraires.

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2015-01-09

 

Censure meurtrière : quand le sang coule au nom du respect

En octobre dernier, l'équipée d'un fou à Ottawa m'avait permis de parler du terrorisme.  L'assassinat de douze personnes hier à Paris dans les bureaux du magazine Charlie Hebdo et à proximité en relève aussi, mais il m'incite aussi à réfléchir à des concepts antiques : la civilisation et la barbarie.

La civilisation est-elle une bonne idée ?

Il est difficile d'identifier ou d'imaginer une société civilisée admettant le châtiment individuel du blasphème.  Même Socrate avait été jugé avant de boire la ciguë et même les sociétés médiévales avaient des tribunaux religieux ou autres pour juger les blasphèmes.  (Il ne faut pas s'illusionner toutefois sur la désuétude du blasphème.  Si, hors de l'Alsace-Moselle, la France ne considère plus le blasphème comme un crime depuis 1881, de nombreux autres pays européens — dont l'Allemagne, la Grèce et l'Irlande — ou démocratiques ont conservé des lois sur le blasphème ou l'insulte à la religion.  Au Canada, un article du Code criminel punit encore le libelle blasphématoire, mais il n'aurait pas servi depuis 1935.  Quant au reste du monde, mieux vaut ne pas en parler.) 

Des individus s'arrogeant le droit de juger et d'exécuter sommairement ceux dont la parole leur déplaît ne relèvent donc pas de la civilisation, quelle que soit la définition qu'on lui donne, mais de la barbarie la plus ancienne et la plus brutale.  Contrairement à ce qu'on a pu dire, la barbarie n'est pas dans la violence même, car il faudrait alors juger durement d'autres violences commises ailleurs, parfois même au nom de la liberté (« Liberté, que de crimes... »), mais dans son déchaînement hors de tout cadre.  Quelle société résisterait à la présomption d'individus décidant de massacrer à leur guise ?  Le privilège du duel, déjà encadré par certaines règles, a été de plus en plus réduit par les pays civilisés au fil des ans, jusqu'à son abolition officielle — même s'il peut subsister sous la forme de la rixe à la sortie d'un bar ou d'un fight club.  Les vendettas familiales ont été interdites.  Les armées privées ont également été proscrites et restent combattues sous la forme des bandes criminelles qui disposent de sicaires et d'hommes de main.  L'ordre social est à ce prix et c'est cet ordre qui garantit la liberté de s'exprimer sans crainte de représailles arbitraires.

Le monopole de la violence confié aux États qui concrétisent la construction de civilisations se justifie d'abord par le maintien de l'ordre, mais aussi par ce qu'il permet.  L'ordre seul est un pis-aller quand l'alternative, c'est la dictature ou le chaos.  L'ordre est avant tout justifié par l'espace de liberté qui devient possible et, selon la tradition occidentale, par l'exercice de la raison qui peut s'y déployer.  C'est l'exercice de la raison à l'origine des sciences et de la technologie qui a doublé la longévité moyenne depuis trois siècles, qui a permis à des milliards de personnes de naître et survivre qui n'auraient pas vécu autrement, qui a révolutionné les conditions de vie et qui a inspiré des réformes sociales telles que l'abolition de l'esclavage et du servage ou l'émancipation des femmes et des homosexuels.  L'environnement terrestre a payé le prix de ces progrès, mais ils n'en existent pas moins.  On peut préférer la liberté de pratiquer la violence sans entrave, mais l'histoire suggère que les sociétés qui préservent cette liberté de préférence aux autres méritent à peine ce titre puisqu'elles favorisent la méfiance mutelle et le repli sur soi, tout en assujettissant la plupart des autres libertés au bon vouloir de la majorité et des plus violents au sein de celle-ci — même si ces sociétés sont des sujets fascinants pour les raconteurs et ethnologues.

Il faut se garer des fausses équivalences.  Il y a les crimes de la civilisation et il y a les crimes de la barbarie.  Les civilisations ouvrent la porte aux pires atrocités et violences quand elles font la guerre, mais elles ne le font pas sans délibération ou sans engager au moins tous ceux qui en sont parties prenantes.  Ceci peut bien sûr alourdir leur responsabilité lorsqu'il y a dérapage, mais elle la répartit aussi et le jugement collectif incarné par l'autorité d'une civilisation n'est pas rendu à la légère, même dans les cas les plus flagrants (invasion de l'Irak).  C'est ce qui permet les civilisés de porter plus facilement le fardeau des morts perpétrées en leur nom.  Et c'est la structure de l'État civilisé qui fonde le réflexe des Occidentaux exigeant la participation morale des musulmans aux actes de ceux qui se réclament de l'Islam.  Sauf que si la violence est le fait d'une impulsion barbare, sa responsabilité repose entièrement sur la personne qui la commet et elle ne peut, par définition, être imputée aux civilisés, les musulmans comme les autres, dont le barbare rejette l'ordre.

Ceci veut-il dire que, de manière complémentaire, une société capable d'admettre la parole la plus libre possible serait aux antipodes de la barbarie ?  Cela ferait de la France et de ses traditions libertaires le phare de la civilisation qu'elle a toujours prétendu être.  Avant de se glorifier, la France doit toutefois se demander comment il se fait qu'elle ait justement accouché de la barbarie en question.

Les sources de la barbarie

On connaît les chiffres ou on devrait les connaître.

Selon une enquête (.PDF) de l'INSEE datant de 2010 environ, les immigrés originaires de pays souvent musulmans sont plus pauvres.  Pour citer ce rapport : « Globalement, les immigrés originaires de Turquie ou d'Afrique, qu'ils soient du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, ont les salaires médians à temps complet les plus bas (1400 euros) », ce qui se compare à 1550 euros chez les non-immigrés.  Cela tient en partie aux qualifications de ces immigrants, mais le problème, c'est évidemment que cela se répercute sur les générations suivantes.  Les descendants d'immigrés dont les parents sont originaires du Maroc ont les salaires médians les plus faibles (1450 euros), suivis des descendants d'immigrés nés dans un autre pays du Maghreb ou d'Afrique, ou en Turquie (1500 euros).  L'écart demeure quel que soit le niveau de diplomation et s'explique en partie par l'âge et en partie par les emplois obtenus.  (En clair, des travailleurs plus jeunes en moyenne gagneront moins et des travailleurs qui, à diplôme égal, obtiennent des emplois moins rémunérateurs seront évidemment moins rémunérés.)  À l'arrivée, les ménages d'immigrés ou de descendants d'immigrés originaires du Maghreb ou du reste de l'Afrique se débrouilleront avec 10 000 euros de revenu disponible en moins que la moyenne française des ménages.  Si la pauvreté en termes de conditions de vie touche environ 13% des ménages français, elle touche le double de ménages d'immigrés du Maghreb (et encore plus pour les immigrés originaires du reste de l'Afrique).

Un autre rapport de l'INSEE démontre que les descendants d'immigrés ont du mal à l'école et ont du mal à trouver du travail ensuite.  Si plus de 80% des jeunes dont les parents sont nés en France détiennent un emploi cinq ans après leur sortie du système éducatif, ce ne sont que 61% des descendants d'immigrés d'Afrique qui s'en tirent aussi bien en 2009.  Et il ne faut pas compter sur la fonction publique pour être pleinement égalitaire non plus.

La misère est-elle une explication suffisante à la barbarie?  Évidemment que non.  Le refus complet de l'ordre civilisé n'est d'abord que le fait d'une minorité infime et la pauvreté matérielle n'a pas empêché des civilisations anciennes ou des pays modernes de s'inscrire parmi les les sociétés les plus civilisées de leur temps.  Mais elle rend certainement plus difficile l'adhésion pleine et entière aux valeurs de la civilisation puisque les défavorisés en retirent moins d'avantages que d'autres.  Ceci est d'autant plus vrai si une vision du monde concurrente propose de s'emparer de la liberté du barbare, celle de rejeter les règles de la civilisation et d'obéir aux caprices des maîtres à penser qu'on se donne.

Or, s'il y a eu des civilisations musulmanes, l'islam n'est pas une civilisation en soi, mais une religion, pas plus, malgré ses ambitions théocratiques.  Se réclamer de l'islam en tant que seul maître à penser, comme de n'importe quelle religion, c'est une régression.  Les civilisations ne sont pas nées des religions, mais de leur subordination — au besoin, de leur instrumentalisation pour diviniser des empereurs ou sacraliser des personnes royales.  La plupart des religions peuvent peut-être imposer un ordre social, mais, dans la mesure où il bride de nombreuses autres libertés, il est celui d'une dictature.  Une religion civilisée reconnaît sa subordination aux exigences de la vie en société civilisée, qui incluent la tolérance de la différence.

Si la tolérance de la différence est le critère de la civilisation, il resterait à savoir si la France s'est toujours montrée civilisée depuis qu'elle est devenue un pays réellement pluriel.

Que faire ?

Alors que cette semaine s'achève dans la violence haineuse en France, il faut se tourner vers l'avenir et se demander de quoi il sera fait.  La réponse tient peut-être à ce dont le passé a été fait.  Le mot n'est plus à la mode, mais il reste possible — si ce n'est qu'à la lumière des chiffres ci-dessus — d'évoquer encore une fois les conséquences délétères de l'exclusion.  Il s'agit non seulement de l'exclusion de la sécurité économique, mais aussi de l'exclusion de l'univers des discours.  Entre l'anticléricalisme de gauche et la xénophobie de droite, quelle place restait-il aux immigrés et aux descendants d'immigrés pour faire voir leur propre réalité et faire entendre leurs points de vue ?  Dans quelle mesure Charlie Hebdo apparaissait-il à leurs yeux comme une revue de l'élite parisienne qui méprisait ceux qui étaient déjà méprisés ?  En tout cas, il est clair que la concentration des médias a favorisé l'expression de certains points de vue dans les journaux (imprimés ou télévisés) à l'exclusion d'autres idées susceptibles de choquer la bien-pensance.  Sinon, si on prêtait vraiment l'oreille à tout ce qui se passait, se surprendrait-on autant des percées électorales du Front National ?

Bref, il serait possible d'agir en investissant dans la liberté des médias et de l'expression afin d'assurer un accès élargi aux médias des débats qui parfois ont lieu actuellement dans les replis les plus sombres de l'internet.  Ce serait le plus beau monument possible aux fondateurs de Charlie Hebdo.  Qu'est-ce que cela signifierait en pratique ?  Des webzines subventionnés, des limites sur la propriété des médias imprimés, du soutien pour des cercles de réflexion qui alimenteraient les médias, une plus grande mise à la disposition du public des médias dans les médiathèques (et donc un soutien accru aux bibliothèques et médiathèques) ?  A voir.  L'important, ce serait au moins de commencer à y réfléchir.

Enfin, si les événements des derniers jours n'obligent pas à repenser l'intégration, on se demande bien ce qu'il faudra.  Pourquoi donc ?  Eu égard à ce que je disais ci-dessus, il ne pourrait s'agir d'espérer combattre à 100% le terrorisme de quelque origine que ce soit.  On pourrait certainement le faire au nom de l'égalité des chances ou de la lutte à la précarité et à la pauvreté.  Ceci exigerait un changement de point de vue qui pourrait bénéficier à tout le monde.  Toutefois, une nouvelle raison se présente à nous avec une force inédite : il faudrait le faire par souci de cohérence.  Si on exige des uns le respect de la liberté d'expression, même quand elle les heurte et les blesse, il faut exiger des autres d'œuvrer contre la discrimination, l'exclusion et la misère, parce que rien n'arrive sans contrepartie et que ce serait le seul moyen d'amorcer un cercle vertueux.

La liberté de blasphémer

Insulter la religion, c'est insulter une croyance d'autrui.  La croyance, même religieuse, mérite-t-elle le respect ?  Si on croit que le Soleil tourne autour de la Terre au sens ancien du terme, on s'expose à la critique, voire à la moquerie si on ne tient pas compte des faits.  Les croyances physiques sont une chose, mais les croyances métaphysiques en sont une autre.  Si on croit à l'existence d'une âme immortelle et impérissable, on entretient une croyance essentiellement indémontrable au moyen de la raison, mais qu'il est aussi impossible de controuver par la seule raison.  On peut refuser de partager cette croyance, mais peut-on en rire en tant que telle ?  Sur quelle base ?

Ce n'est par hasard que le rire cible plutôt les croyances politiques, c'est-à-dire les points de vue différents sur le passage de la croyance à la pratique.  Faut-il taxer les riches au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de venir en aide aux plus pauvres et de réduire l'inégalité) ?  Faut-il interdire l'immigration au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de réduire la concurrence et de venir en aide aux travailleurs les plus pauvres) ?  Faut-il tuer au nom de Dieu (au nom du respect des croyances des opprimés et des méprisés) ?  Faut-il tuer au nom de la loi (afin de protéger la population des criminels et des assassins) ?  La clé de l'humour, c'est sans doute qu'on se situe entre les deux pôles du parfaitement connaissable, au moins en principe (les phénomènes naturels), et du parfaitement inconnaissable (les possibles métaphysiques).  Quel que soit le nombre d'arguments probants qu'il est possible d'invoquer à l'appui d'une opinion politique, il reste des arguments plus faibles et probablement quelques failles qui prêtent le flanc au ridicule, surtout si on croit qu'il faut casser le petit bout de l'œuf à la coque et non le gros bout. 


Le défi du dessin humoristique, c'est de savoir quand il verse dans la propagande haineuse.  J'ai déjà eu l'occasion de parler de certains phénomènes culturels d'une certaine époque, qui reproduisaient et propageaient des stéréotypes racistes.  Depuis la tuerie dans les bureaux de Charlie Hebdo, on a fait remonter l'histoire de ce magazine à la libération de la presse d'opinion en France au moment de la Révolution française.  Toutefois, les représentations de Mahomet dans la culture française et occidentale ont une histoire encore plus ancienne qu'il est difficile d'ignorer tout à fait, en particulier si on est musulman.  Prenons cette illustration (fournie par Gallica) que Gustave Doré a signé et fait paraître en 1861 afin d'accompagner un passage de L'Enfer (ca. 1315) de Dante où Mahomet est relégué au huitième cercle des enfers.  Il est alors décrit par Dante comme un fauteur de trouble responsable d'un schisme religieux et condamné, par conséquent, à avoir les entrailles déchirées en permanence.
Si Voltaire a été souvent mentionné cette semaine pour souligner à quel point il importait de défendre la liberté d'expression, qu'on soit d'accord ou non avec son utilisation, et s'il a aussi défendu François-Jean Lefebvre, chevalier de La Barre, de l'accusation de blasphème, il a signé au XVIIIe siècle une pièce de théâtre qui prolongeait l'opprobre depuis longtemps réservé à Mahomet.  Dans Le fanatisme, ou Mahomet le prophète (1736), il fait de Mahomet un hypocrite qui pousse un candide au parricide.  En chargeant le fondateur de l'islam, Voltaire visait les fanatiques catholiques (qui en eurent conscience et s'y opposèrent), mais sa dédicace au roi de Prusse évitait soigneusement de citer des Catholiques en continuant à livrer en pâture des juifs, musulmans et protestants dont l'exécration était tenue pour acquise :

« Ne peut-on pas remonter jusqu'à ces anciens Scélérats, Fondateurs illustres de la Superstition & du Fanatisme, qui les premiers ont pris le couteau sur l'Autel, pour faire des victimes de ceux qui refusoient d'être leurs Disciples ?
« Ceux qui diront que les tems de ces crimes sont passés, qu'on ne verra plus de Barcochebas, de Mahomets, de Jeans de Leyde &c. que les flammes des Guerres de Religion sont éteintes, font, ce me semble, trop d'honneur à la Nature Humaine.  Le même Poison subsiste encore, quoique moins développé : cette Peste, qui semble étouffée, reproduit de tems en tems des germes capables d'infecter la Terre.  N'a-t-on pas vu de nos jours les Prophétes des Cevennes tuer au nom de Dieu ceux de leur Secte qui n'étoient pas assez soumis ? »

La dénonciation par Voltaire du fanatisme est toujours d'actualité.  Le bât blesse, toutefois, parce qu'il veut articuler sa critique du fanatisme à couvert, en noircissant encore plus le personnage de Mahomet.  Cinquante ans à peine avant la sortie de cette pièce de Voltaire, on vendait à Paris des estampes où Mahomet avait également le mauvais rôle.  Ci-après, une estampe de 1686 (conservée par Gallica) montre Mahomet (le faux prophète) et Calvin (le blasphémateur) terrassés par des représentants de l'Église catholique.  De Dante à Gustave Doré, le sort réservé à Mahomet dans la culture religieuse et lettrée de l'Occident ne peut que susciter le doute quant aux mobiles véritables des caricaturistes et humoristes actuels qui choisissent Mahomet comme symbole de toute la communauté musulmane, en particulier quand celle-ci est réduite aux seuls terroristes, sectaires et machistes misogynes, si nombreux puissent-ils être.

Le traitement de Mahomet par Charlie Hebdo et d'autres journaux s'inscrivait dans une longue histoire qui est à la fois celle de la presse d'opinion et celle de la détestation chrétienne du prophète de l'islam.  On peut déplorer cette ambivalence, mais on ne peut ignorer cette ambiguïté.  S'il devrait être parfaitement possible de critiquer les absurdités et cruautés de l'islam en tant que pratique religieuse, il faudrait aussi se méfier d'une identification trop rapide de Mahomet aux barbares qu'il inspire au risque de confondre les fanatiques avec l'ensemble des croyants.  Serais-je partisan de ni représenter ni caricaturer Mahomet alors qu'il demeurerait possible de camper Yahvé et Jésus ?  Non, mais la question n'est pas seulement celle de l'interdiction formelle, mais de la conscience qu'on doit avoir comme artiste de ce qu'on choisit d'illustrer.  Posons plutôt la question ainsi : en sus des caricatures de Jésus, Dieu le Père et le Saint-Esprit, il y a de nombreuses exploitations positives de Jésus ou Dieu, dans la culture dominante de plusieurs sociétés occidentales qui leur attribuent différents rôles, mais combien de représentations positives de Mahomet voit-on passer dans cette même culture qui seraient susceptibles de compenser les associations plus négatives ?


L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
Source: gallica.bnf.fr

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2014-12-31

 

Mort et victoire du Melkine



J'avais chroniqué le premier volume de la trilogie du Melkine en mai dernier et j'ai lu les deux volumes suivants cet été.  Ma mémoire n'étant plus ce qu'elle était, c'était déjà un peu beaucoup pour me souvenir des personnages secondaires un peu falots (les protagonistes de la série étant clairement Azuréa et Ismaël) dont Paquet s'obstine à faire des personnages principaux alors que, dans La mort du Melkine, l'auteur a tendance à rappeler le passé des Alexandre, Théo et Myriam moins en usant de détails concrets qu'en faisant porter par ses personnages des jugements synthétiques sur la personnalité des autres, leurs actes ou leurs expériences de jeunesse.  Beaucoup de choses sont dites, mais relativement peu sont faites ou montrées.

Néanmoins, le deuxième volume de la trilogie, La mort du Melkine, est peut-être bien le meilleur des trois.  Les enjeux apparaissent enfin avec toute la clarté désirée.  La transformation d'Ismaël en chef de guerre charismatique dans le moule de Paul « Muad'Dib » Atréides est plus commode que convaincante, mais elle passe parce qu'elle a eu lieu dans les coulisses et dans l'intervalle entre les deux premiers tomes.  Azuréa demeure fidèle à son personnage campé dès le premier volume et les moyens de son hégémonie se laissent enfin discerner : à la fois la force militaire et le contrôle des médias sur tous les mondes qu'elle domine, grâce à la communication instantanée.

Les effets de cette uniformisation médiatique sont mis en lumière par une série de chapitres consacrés à des mondes dotés d'une culture particulière qui subissent de plein fouet le déferlement de productions formatées par l'empire d'Azuréa.  Paquet donne toute sa mesure dans ces descriptions rapides mais aussi fortes qu'évocatrices de colonies qui ont combiné un conservatisme nostalgique afin de recréer des contextes historiques spécifiques et une certaine originalité dans l'adaptation de la modernité technologique à ces projets archaïsants.  Le résultat laisse parfois songeur quant à la cohérence avec l'idéologie qui était censée gouverner la fondation de ces mondes, mais on ne peut qu'être séduit par une société dont les membres s'expriment avec des glyphes lumineux sécrétés par leur chair modifiée, par une autre composée de cyborgs qui reconstituent un Far West légendaire ou par la résurrection de l'Autriche impériale éternellement en guerre pour la bonne cause.

Les médias d'Azuréa sapent les convictions nécessaires à la perpétuation de ces sociétés figées.  Ce n'est pas tant la médiocrité des émissions que leur contenu qui agit de manière à dissoudre les structures de l'ancien régime.  En même temps, ces émissions ouvrent de nouvelles perspectives et les diplômés du Melkine qui se retrouvent sur la plupart des mondes décrits reconnaissent qu'Azuréa nourrit des aspirations en partie légitimes.  Est-ce révélateur ou ironique de la part d'un auteur qui est un grand amateur d'une culture japonaise qu'il a connue grâce à sa diffusion médiatique hors de ses frontières d'origine — laquelle a elle-même été façonnée en partie par la diffusion hors de ses frontières des productions de Disney aux États-Unis et de la bande dessinée dont l'évolution s'est faite entre l'Europe et l'Amérique du Nord ?

Comme dans les volumes précédents, Paquet insiste beaucoup sur la dichotomie entre la liberté de se déplacer entre les étoiles, voire l'attrait de l'expérience du voyage spatial, et le danger qui guette des cultures trop bien enracinées dans un terreau planétaire donné pour aspirer à mieux.  « L'Expansion va redécouvrir l'espace, c'est ce qui compte. » (p. 324)

Seulement, si c'est beaucoup répété, les preuves à l'appui manquent.  Paquet a fait du Melkine un vaisseau digne de sa réputation et des regrets que sa destruction suscite, mais ses descriptions de l'espace laissent souvent à désirer, soit par ce qu'il ne dit pas soit par ce qu'il dit.  L'espace est un cadre ou un décor qui ne devient jamais un lieu, faute de détails précis.  Ou bien, quand Paquet essaie d'en fournir, cela reste vague ou même erroné.  Dans le dernier volume, un villageois d'un monde qui a choisi un modèle plus ou moins japonais confond les « étoiles filantes » et les comètes, le texte nous apprenant qu'il « était presque impossible d'observer une comète : on se souvenait toujours de l'avoir vue.  Il fallait garder un esprit calme et attentif pour ne pas rater cet instant.  Ce phénomène céleste était le plus fugace de tous, et l'expérience la plus intense du présent. » (p. 314)  La description est jolie et laisse croire que Paquet a déjà observé des étoiles filantes, voire un bolide (je n'en ai vu qu'un ou deux dans toute ma vie), mais qu'il n'a pas idée de ce qu'est une comète.  Ou bien, une révision malavisée par quelqu'un qui ne connaît rien à l'astronomie aura substitué un terme pour l'autre en croyant que « comète » est synonyme d'« étoile filante ».

Dans ces deux derniers volumes, plusieurs des anciens condisciples d'Ismaël se retrouvent sur la planète Giverne, qui se distingue des autres mondes colonisés par la présence d'une forêt de cristal.  Celle-ci sert en fin de compte de deus ex machina (qu'on aura vu venir de loin) pour contrer une partie des avantages qui jouent en faveur d'Azuréa.  D'ailleurs, la victoire d'Ismaël est pareillement télégraphiée, Paquet insistant si lourdement dans le troisième volume, L'Esprit du Melkine, sur les défaites successives des partisans de Crépuscule — la coalition d'Ismaël — par les forces de Banquise — l'empire d'Azuréa — qu'on finit bien par soupçonner qu'Ismaël réserve un chien de sa chienne à la trop confiante Azuréa.  Du coup, le lecteur ne doute guère de l'issue de la bataille décisive et les allusions à la victoire d'Alexandre le Grand contre les Perses à Gaugamèles risquent d'en laisser sceptique puisque la transposition dans l'espace des détails d'un affrontement antique sur le sol d'une planète est difficile à justifier, si ce n'est qu'en raison du passage du plan au volume et des lances aux missiles...

 Néanmoins, la conclusion est satisfaisante à plusieurs égards.  Le dénouement n'est pas que militaire, car les survivants du Melkine ont aussi l'occasion d'articuler leur vision d'un futur commun.  Giverne est devenu un point de ralliement pour certains d'entre eux et la famille de Théo, quoique éprouvée par les péripéties de la guerre d'Azuréa, retrouve avec émotion les siens.

Bref, quelques mois plus tard, que me reste-t-il de cette trilogie honorée en 2014 par le Prix Julia-Verlanger ?  D'abord, l'impression d'un projet ambitieux et réfléchi, qui cherchait à proposer autre chose qu'un énième combat entre les bons et les mauvais, les progressistes et les obscurantistes, etc.  Il s'agissait de renouveler les dichotomies habituelles de la science-fiction.  Ensuite, un certain regret que, comme pour d'autres ouvrages récents en science-fiction francophone, je n'aie pas pu l'aimer autant que je l'aurais voulu : dans mon cas, cela tenait surtout aux personnages de premier plan — les Alexandre, Théo, Myriam et Orphyne au cœur de l'action — qui, exception faite d'Azuréa et Ismaël, n'arrivaient pas à s'imposer comme acteurs de l'intrigue alors que les véritables seconds couteaux esquissés en quelques pages arrivaient à se détacher beaucoup plus clairement.  La difficulté n'était pas aussi dérangeante dans Les Loups de Prague, mais Paquet avait également eu du mal dans ce cas à gérer une pléthore de personnages principaux sans bien départager les rôles respectifs de chacun dans l'économie de l'intrigue.  Il s'agit d'un défi qu'il lui reste à relever correctement.  Cela dit, les autres forces évidentes de la trilogie du Melkine permettent d'espérer de la part de Paquet une œuvre à venir encore plus réussie.

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2014-12-12

 

Journées sombres pour la science et la culture scientifique au Québec

Tandis que la communauté scientifique québécoise se demande à quelle sauce elle va être mangée par le gouvernement Couillard au nom d'une austérité plus politicienne que politique et que près de 6 000 personnes ont d'ores et déjà signé un appel au premier ministre Couillard clamant que « La recherche, ce n'est pas une dépense, c'est un investissement », en attendant de passer à l'envoi de lettres aux députés, le petit milieu québécois de la culture et de la vulgarisation scientifiques vient d'apprendre à son détriment que « la promotion de la science ne fait plus partie des priorités du gouvernement ».

Conséquences immédiates de cette relégation de la science au rang que lui réserve déjà le gouvernement Harper à Ottawa :

— la perte d'une subvention de 120 000 $ à partir de l'an prochain pour l'Agence Science-Presse qui fournit plusieurs médias québécois en articles de vulgarisation scientifique, ce qui représente une amputation de 70% de son budget ;

— la perte d'une subvention de 175 000 $ pour Les Publication BLD, qui éditent le magazine bien connu Les Débrouillards, destiné aux jeunes de 9 à 14 ans, Les Explorateurs, magazine nature pour les 6 à 9 ans, et Curium, un nouveau magazine « science et société » destiné aux adolescents, ce qui représente une amputation de 7% de son budget ;

— le lancement d'une pétition opposée à la perte de la subvention pour les susdites revues ;

— la publication d'un billet d'Isabelle Burgun sur le sort fait à la culture scientifique par les gouvenements successifs du Québec, mais en particulier par le dernier en date, et qui invite à la discussion.

Il y aura sans doute d'autres actions — autant pour saper la recherche et la culture scientifique au Québec que pour les défendre.  En attendant, on pourra lire (et peut-être s'inspirer) de la lettre (.PDF) de la présidente de l'ACFAS au premier ministre Couillard.

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2014-12-10

 

Mes fictions en russe

La publication en russe de plusieurs auteurs de Solaris dans le nouveau numéro (45-46) de la revue Supernova m'a incité à me plonger dans ma bibliographie russe.  J'ai d'ailleurs fait quelques découvertes.  Ainsi, ma nouvelle « Des anges sont tombés », déjà publiée en 1998 dans un périodique de Kharkov, a été traduite (de nouveau, je crois) et publiée par Vladimir Ilyin sur son site personnel sous le titre « Oupavchié Angely », ce qui correspondrait à « Chute d'anges ».  Sans ma permission, a priori...

Plus récemment, mon ancien correspondant, Sergueï Streltchenko a fait paraître (en octobre 2013, sauf erreur) un ouvrage, По воле народов страны Офир, qui réunit ses nouvelles (j'en avais d'ailleurs traduit quelques-unes en français à partir de versions anglaises), ses traductions et d'autres textes de sa plume.  (Sans en être certain, je crois que le titre pourrait se traduire par quelque chose comme Sur les peuples à venir du pays d'Ophir.)  L'ouvrage inclut trois de mes nouvelles en russe, soit« Enfants du soleil », « Report 323:  A Quebecois Infiltration Attempt » et « Les instincteurs de cruauté ».  J'inclus la couverture ci-après.


Dans les deux premiers cas, il s'agit de nouvelles parues auparavant (en 1992 et 1993) dans des périodiques dont Streltchenko m'avait envoyé un exemplaire.  Par contre, il me semble avoir ignoré la publication antérieure d'une traduction de ma nouvelle « Les instincteurs de cruauté », auquel cas ce serait un inédit...  Comme je n'ai pas eu de nouvelles de Sergueï Streltchenko depuis des années et que je n'en ai pas donné non plus, je ne saurais le blâmer de ne pas m'en avoir informé.  Et puis, la Russie, c'est la Russie.  Entre l'attitude étatsunienne qui consiste à ne pas traduire les auteurs étrangers et l'attitude russe qui consiste à traduire les auteurs étrangers sans les prévenir la plupart du temps, on ne sait pas trop quoi choisir — mais la seconde paraît quand même préférable, même si elle oblige à mener enquête pour savoir ce qui arrive à nos fictions en terre russe.

Enfin, je ne voudrais pas oublier Laurent McAllister, qui a également eu droit à une traduction en russe.  Sa nouvelle « Kapuzine and the Wolf:  A Hortatory Tale » publiée aux États-Unis dans l'anthologie Witpunk (2003) a été traduite dans le cadre d'une édition russe (intitulée Витпанк) de toute l'anthologie en 2007.  Dans ce cas aussi, nous n'en avions pas été informés et nous n'avons jamais reçu ne serait-ce qu'un exemplaire de l'anthologie — ornée d'une fort jolie couverture, d'ailleurs.

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2014-12-09

 

Quand la science-fiction est un luxe

Le sujet de l'anthologie Rêver 2074 — soit l'avenir du luxe français — est curieux, mais ce qui est encore plus curieux, ce sont les déchaînements qu'il a provoqués dans le petit milieu de la SF hexagonale.  Est-ce donc si scandaleux qu'un groupe — le Comité Colbert financé par une industrie qui procure de l'emploi à de nombreux Français, qui ne les pressure pas plus que la moyenne et qui le fait grâce à la jobarderie de clients en grande partie chinois, japonais ou anglo-américains — ait décidé de s'offrir une anthologie pour des raisons qui lui sont propres ?  C'est quand même une des seules industries qui, par définition, prend de l'argent aux riches pour le redistribuer à moins riche qu'eux !  Qu'est-ce qu'on dirait si l'anthologie était financée par des contribuables français qu'on n'aurait pas consultés ?  (Enfin, je suis sûr qu'on aurait trouvé à redire si une telle antho était financée par un gouvernement de droite.)  Bref, la démarche ne distingue pas Rêver 2074 des autres anthologies thématiques qui fleurissent chez les micro-éditeurs comme Rivière Blanche sur des sujets variés (l'Afrique, les écologies étrangères, la Suisse, le quantum punk, les frontières, le système solaire, etc.), à ceci près qu'on croit comprendre que les auteurs ont été très correctement rémunérés.

La conclusion est limpide : qu'un écrivain soit payé de manière décente pour le travail représenté par l'écriture d'une nouvelle, c'est maintenant du luxe et il est donc aussi justifiable de taper sur le luxe et les auteurs qui jouissent du luxe de se faire payer qu'il est justifié de ne pas taper sur les éditeurs qui paient des clopinettes.

Passons aux fictions, en sautant l'accompagnement musical et l'introduction d'Alain Rey, laquelle aurait pu apparaître, en d'autres temps et d'autres lieux, comme une fiction maquillée en un essai factice empreint de finesse ironique.  Une recherche préliminaire ne m'ayant pas révélé de table des matières, j'ai décidé de ne pas insister et d'aborder les nouvelles à l'aveuglette puisque le nom de l'auteur n'était fourni qu'à la dernière page de chacune.  L'exercice de lecture a d'abord été fascinant.  Peut-être parce que je n'ai pas suffisamment fréquenté leurs œuvres respectives (nul n'est parfait), j'ai été tenté d'attribuer à Olivier Paquet la paternité du texte initial, « L'arbre de Porphyre » de Xavier Mauméjean.  Je me suis dit ensuite que Jean-Claude Dunyach aurait très bien pu écrire « La Reine d'Ambre » d'Olivier Paquet, même si l'habitude qu'a celui-ci de sertir une belle pièce d'écriture au milieu de passages ou de récits plus prosaïques finit par ressortir.  Par contre, sans pouvoir en identifier l'auteur, j'ai d'emblée senti un souffle de fraîcheur en abordant « Facettes », qui s'est révélé être de Samantha Bailly.  J'ai lu la nouvelle suivante en croyant qu'elle était d'Anne Fakhouri parce que j'avais vu passer entre temps une liste des auteurs sur Facebook qui la faisait succéder à Bailly.  J'aurais dû me rendre compte que certains éléments de « Noces de diamant » (les problèmes de santé du narrateur, la conscience du temps qui passe et de l'âge qui avance, le goût pour les objets précieux soigneusement enfermés, un certain tropisme spatial) trahissaient la patte de Jean-Claude Dunyach. Quant à la nouvelle de Fakhouri, « Un coin de son esprit », elle se distingue des précédentes par sa poésie, mais pas vraiment par ses thèmes, au point où on pourrait croire qu'elle essayait de faire la synthèse des sujets abordés par les quatre premiers auteurs.

Bref, la science-fiction française se caractérise dans ces cinq premiers textes par une certaine unité de style et de ton, sans doute renforcée dans ce cas-ci par le fait que Dunyach assurait la direction littéraire de toutes les fictions et qu'il est indiqué de manière un peu vague que les auteurs s'étaient entendus au préalable sur une démarche commune de création d'univers.  Malheureusement, ce qui relie ces textes, c'est également un manque de tension assez prononcé.  S'il y a quelques péripéties un peu plus musclées dans les deux premières nouvelles, les récits se déroulent le plus souvent dans des contextes confortables associés autant à l'industrie du luxe qu'au projet d'imaginer une version attrayante de l'an 2074.  Dans ces cadres où la souffrance reste feutrée et le luxe peut consoler, les enjeux sont souvent d'ordre plus ou moins égotique : c'est ce qu'on ressent face à toutes ces nouvelles sur les difficultés de créateurs et de créatrices qui, même s'ils échouaient, n'auraient sans doute pas à craindre pour leurs fins de mois.  Comme on s'attend à ce qu'ils se tirent d'affaire, la surprise est rarement au rendez-vous.  La minuscule échappée sur l'espace ménagée par la nouvelle de Dunyach souligne d'ailleurs la dimension un peu claustrophobe de ces nouvelles qui quittent rarement la France ou l'Europe, comme si le luxe français était réellement indissociable de son terroir.  Cette uniformité a quelque chose d'un peu déprimant qui dessert en fait le projet même de l'antho : une plus grande variété dans le style, le traitement, le contenu ou les thèmes en aurait sûrement fait quelque chose de plus vendeur et de plus propre à rajeunir l'image de marque du luxe français.

Quant aux textes en soi...  Établissons d'emblée que j'appartiens à l'école de pensée qui croit que si vous prenez vos leçons de moralité dans des fictions, c'est que vous n'avez pas compris le sens de ces mots.  Comme le dit un vieil aphorisme, si on tient tant que ça à envoyer un message, il y a les PTT.  Par conséquent, comme lecteur, je n'ai pas à me casser la tête avec la dimension éthique de nouvelles qui font une place au luxe français — comme si un des ressorts de la fiction populaire depuis toujours, ce n'était pas justement la fascination de la richesse (que l'on songe au multimillionnaire Bruce Wayne, à James Bond, espion playboy et jetsetter, ou à Harry Potter, héritier d'un trésor familial chez Gringott's dont il n'assumera jamais les véritables implications).

Le principal problème de l'utopie du luxe français, c'est de reposer sur l'anticipation d'un monde qui ne convainc pas tout à fait.  Celle-ci exige plusieurs formes d'oubli, entre autres l'effacement des millions (milliards ?) de personnes décédées pour résoudre les problèmes de surpopulation et de pollution.  Mettons les choses ainsi : les grandes tragédies humaines des derniers siècles ont eu des conséquences.  Sans la Shoah, sans doute qu'il n'y aurait ni Israël ni la Palestine ni leurs problèmes conjoints ni leurs guerres passées.  Sans la Première Guerre mondiale, il n'y aurait pas de monuments aux morts dans presque chaque ville ou village français (et allemand, et britannique, et canadien...).  Sans l'esclavage noir aux États-Unis ou les génocides des Amérindiens, les grandes cassures sociales de l'Amérique du Nord n'auraient pas la même amplitude.  Quelles auraient été les conséquences humaines d'un désastre de la taille d'une Pandémie ?  Culpabilité des survivants, déprime, haine pour des coupables désignés ?

Cela étant dit, la première nouvelle, celle de Mauméjean, débute par une péripétie de neuf pages qui aurait pu s'arrêter là et remplir le contrat.  Tout y est : la démonstration que la richesse ne fait pas le bonheur, plusieurs rebondissements de bon aloi et le véritable héros de l'histoire qui se paie de ses efforts en commandant deux cognacs, histoire de prouver que le luxe français est la meilleure récompense des personnes qui ont bien compris les priorités de la vie.  À mon point de vue, ç'aurait été la meilleure nouvelle du collectif.  Toutefois, l'auteur allonge la sauce sur une trentaine de pages supplémentaires qui nous valent quelques belles images, des répliques bien frappées et beaucoup d'amorces de pistes intéressantes sans véritable aboutissement.  Apparemment que les héros parviennent à « réveiller l'émotion » chez une créatrice qui en manquait...  Je n'ajouterai rien, ce serait trop cruel.

La nouvelle de Paquet m'a réconcilié avec sa plume après la déception du troisième Melkine.  Même si l'action manque, il y a suffisamment de poésie, de roublardise et d'esprit pour que la lecture en soit presque agréable.  Seulement, j'ai l'impression que le choix d'un point de vue distancié et empreint de réticence nous empêche de sonder les profondeurs qui auraient donné au personnage de Noriko Higuchi, maîtresse d'un vignoble menacé par de vulgaires gestionnaires, une envergure véritablement émouvante.

Samantha Bailly doit être jeune et naïve puisqu'elle essaie d'injecter un peu de science dans une anthologie de science-fiction française.  On a dû lui dire qu'elle s'égarait, car son explication des neurones miroirs ne joue en fin de compte aucun rôle particulier dans la résolution de la nouvelle « Facettes ».  Malgré la structure un peu bancale du récit (qui n'arrive pas à décider qui donc est au cœur de l'histoire), on ne peut qu'apprécier l'apparition, enfin ! d'un personnage à hauteur plus humaine que les protagonistes des deux premiers textes : Matthew Lindley, simple publicitaire subalterne qui provoque le déclic salvateur pour une créatrice en panne d'inspiration.

Pour une fois que je lis une nouvelle de Dunyach sans le savoir, je peux soulever en toute bonne conscience ce que j'aurais reproché à Fakhouri.  Outre le manque de tension à peine pallié par le suspense que l'auteur ménage, il y a quelques erreurs surprenantes.  Ainsi, il est question d'un daguerréotype qui représente un personnage né au plus tôt durant les années 1860 ou 1870 — alors que la technique du daguerréotype avait cessé d'être utilisée depuis dix ou vingt ans.  On mentionne aussi l'usage de radiotélescopes orbitaux pour observer des émissions dans l'infrarouge à 21 microns : par définition, un radiotélescope ne s'intéresse qu'à la fenêtre des ondes radio qui s'ouvre à partir d'un millimètre en montant...  (À la rigueur, les télescopes dits submillimétriques peuvent râtisser une partie de l'infrarouge et une partie du spectre radio, mais ça n'en fait pas des radiotélescopes stricto sensu.)  En revanche, l'auteur chevronné démontre ici qu'il sait entretenir l'intérêt par petites touches avant d'ouvrir sur des perspectives plus grandioses en unissant à la fois l'objet de luxe, la clé d'un mystère et un novum science-fictif (quoiqu'un brin tiré par les cheveux).  Ce n'est pas son meilleur texte, mais c'est une fiction qui se tient.

Je passe sur la nouvelle de Fakhouri, qui s'inscrit dans le prolongement des thématiques déjà défrichées par les textes précédents en exploitant toutes les ressources d'une belle plume et d'une imagination poétique, pour arriver au texte de Joëlle Wintrebert, « Le don des chimères ».  Si j'ai dû me défaire de l'impression trompeuse que je lisais un texte de Sylvie Lainé (« Les yeux d'Elsa » ) ou de Jeanne-A. Debats (La Vieille Anglaise et le continent), je n'ai pas tardé à retrouver l'intransigeance typique de Wintrebert ainsi qu'une plume plus narrative que celle des autres auteurs, qui semblent avoir remisée la leur dans le tiroir pour ne garder que les pinceaux usités pour l'ornementation, les scalpels propices à l'introspection ou les burins aptes à ciseler de jolies phrases ainsi que des répliques à l'emporte-pièce. 

Doyenne de la sélection, Wintrebert sert à ses cadets une leçon d'écriture et raconte une histoire qui a plus de mouvement (et de cœur) que le reste de l'anthologie au complet.  Sans doute qu'on pourrait lui reprocher d'abuser de quelques ficelles démodées, mais je le lui pardonne aisément dans la mesure où les chimères capables de sacrifier leurs épidermes chatoyants dramatisent le sort de tous les créateurs (artisans du luxe français, nouvellistes de la science-fiction française) qui créent du beau.  En nous montrant les conflits déclenchés par la convoitise que suscitent ces dépouilles, elle préfigure même les querelles qui entourent cette anthologie...

À l'arrivée comme au départ, il s'agit donc d'une anthologie thématique, avec les forces et les faiblesses que cela implique.  Les concepteurs du projet ont peut-être confondu science-fiction et prospective, car les contraintes de l'exercice (dont sa dimension résolument utopique) ont tellement corseté les auteurs que la plupart s'en tiennent à un registre assez neutre.  Comme on a affaire à des auteurs aguerris, divisés également entre hommes et femmes, aucun texte n'est franchement mauvais.  Simplement, exception faite de celui de Wintrebert, il leur manque la petite touche de folie additionnelle (dans l'extrapolation, dans la narration, dans les personnages), voire de viscéralité ou de sensualité, qui aurait donné envie de s'approprier le luxe français.  En fin de compte, cela suggère que ce dernier est si inaccessible que même les auteurs chargés de l'intégrer à leur vision du futur n'ont pas été capables d'y croire et d'en faire un objet de désir.

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