2015-07-15

 

Les voyages d'un sac bleu, le début

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer les pérégrinations de mon sac bleu, par exemple, dans ce billet de 2009 qui renvoie à quelques photos antérieures de ce petit sac de voyage que j'ai pris l'habitude de porter en bandoulière pour des excursions d'une journée ou de quelques heures.  La photo la plus ancienne remontait jusqu'à maintenant à 1990, mais j'ai récemment repéré le même sac bleu dans une photo prise le 23 août 1987 à Saint-Germain-en-Laye.  De mémoire, il s'agit d'une photo d'une ancienne dépendance du château royal qui est désormais séparée du parc par une grille.  Du moins à l'époque...

Le ciel pollué cachait Paris à l'horizon, mais il faisait beau.  Je ne sais plus si j'avais visité les collections du musée, mais je crois bien que j'avais parcouru la terrasse de bout en bout avant de revenir m'asseoir à la buvette pour descendre un cidre bien frais.  Une belle journée.


2015-06-04

 

Joël Champetier (1957-2015)

Il est parti, mais encore si présent dans mes pensées que je n'ai pas encore tout à fait dit adieu.  Les souvenirs affluent et c'est plus de la moitié de ma vie que la mort de Joël, au petit matin du samedi 30 mai dernier, endeuille et assombrit.  Presque vingt-neuf ans de fraternité et d'amitié, qui s'achèvent sur un sentiment de frustration et d'injustice, car il n'était ni vieux ni malade, du moins jusqu'à sa dernière année de vie.  J'en connais qui s'interrogent sur les causes de sa disparition, mais je préfère résister aux questions qui tentent d'imposer un sens à des processus qui nous échappent en partie.  Des questions plus anodines se posent aussi — quand donc ai-je fait sa connaissance? qu'aurait-il pu faire avec quelques années de plus? — et m'amènent à remonter le temps, rien que pour le plaisir de revivre des temps où la vie était un bonheur partagé..

Les débuts

Nous nous sommes très probablement rencontrés au congrès Boréal à Longueuil en 1986.  J'avais dix-neuf ans et il en avait neuf de plus, puisqu'il ne fêterait pas ses vingt-neuf ans avant le mois de novembre.  Mais comme j'avais également croisé pour la première fois Élisabeth Vonarburg, les jeunes Yves Meynard, Claude J. Pelletier et Philippe Gauthier qui allaient bientôt lancer Samizdat, Jean-Marc Gouanvic, Claude Janelle et Jean Pettigrew, entre autres, mon souvenir de Joël est un peu occulté par celui de tous les autres membres du milieu de la SFCF que  je découvrais en chair et en os.
(En 1983, l'anthologie Aurores boréales 1 réimprimait la première nouvelle de Joël.)

Joël avait publié sa première nouvelle, « Le chemin des fleurs », cinq ans plus tôt (en 1981), et j'avais fait paraître mon premier texte deux ans plus tôt (en 1984).  Nous étions déjà collègues.  Nous avons certainement fait plus ample connaissance en juin 1987 quand le congrès de science-fiction Ad Astra a accueilli la Canvention (congrès national canadien) du 12 au 14 juin et fait d'Élisabeth Vonarburg son invitée d'honneur.  Un petit groupe de francophones, qui comprenait Élisabeth ainsi que Joël et Valérie, avait fait le voyage pour représenter dignement le milieu de la SFCF.  D'autres congrès de science-fiction ont suivi, non seulement en français mais aussi en anglais, Valérie et Joël assistant souvent à des conventions comme Maplecon à Ottawa, Ad Astra à Toronto et Con-Cept à Montréal.  En 1989, plusieurs créateurs et fans du milieu de la SFCF ont fait le voyage pour assister à la convention mondiale de science-fiction à Boston.   On retrouve Joël dans la photo suivante, assis sagement à gauche.
 (Au premier rang, de gauche à droite : Joël Champetier, Yves Meynard, Claude J. Pelletier et Valérie Bédard.  Derrière, on retrouve entre autres Ann Méthé, Jean-Pierre Normand et Luc Pomerleau.)

La décennie de tous les espoirs

L'année d'après, la carrière littéraire de Joël prenait un tournant décisif.  En 1990, il devenait le directeur littéraire de Solaris et il faisait paraître son premier livre, le roman de science-fiction pour jeunes La Mer au fond du monde.  Cette même année, je déménageais d'Ottawa à Toronto et on aurait pu croire que nous aurions moins d'occasions de se rencontrer.  Pourtant, c'est durant la décennie suivante que nous avons le plus travaillé ensemble.


Après avoir aidé à organiser le congrès Boréal en 1983 et avoir été un des trois administrateurs de SFSF Boréal en 1984-1985 (avec Ann Méthé et Jean-Pierre Normand), Joël a rejoint de nouveau le conseil d'administration en 1989-1990 alors que la société faisait face à une situation compliquée par deux congrès déficitaires de suite, en 1988 à Chicoutimi et 1989 à Ottawa.  Il est resté fidèle au poste jusqu'en 1992-1993 quand il est devenu vice-président de la société de 1993 ou 1994 (les données sont lacunaires) jusqu'en 1998-1999.  Son soutien a permis à la société de survivre, en continuant à remettre les Prix Boréal à l'occasion d'événements de moindre envergure (soirées ou cérémonies ponctuelles) à Laval, Rimouski et Montréal, avant la relance des congrès en 1995.  Comme il habitait à Ville-Marie, puis Gallix et enfin Saint-Séverin durant cette période, j'entendais plus souvent sa voix au téléphone que je ne le rencontrais en personne.  Souvent, nous tenions l'assemblée générale annuelle en même temps que la remise du prix, réservant une quinzaine de minutes dans un coin de la pièce pour régler les formalités. Comme il pouvait difficilement contribuer à distance à l'organisation de congrès à Ottawa ou Montréal durant cette période, il nous aidait autrement.  De ses conseils avisés et de sa bonne humeur, d'une part.  En offrant l'aide de Solaris pour faire connaître le congrès et en nous laissant utiliser son adresse postale pour la correspondance gouvernementale, d'autre part.  Et même en mettant la main à la poche de temps en temps pour couvrir certains des frais de SFSF Boréal quand sa femme et lui étaient encore dans une période faste.  Au terme de cette décennie, le congrès Boréal allait de nouveau voler de ses propres ailes à partir de 2000, grâce en partie au soutien indéfectible de Joël durant cette traversée du désert, mais celui-ci s'était retiré l'année juste avant puisque la situation critique de Solaris, acculée au pied du mur par une réduction des subventions, allait exiger toute son attention.

Sur le plan littéraire, Joël allait signer ses romans les plus marquants durant cette décennie : La Taupe et le dragon (première édition) en 1991, La Mémoire du lac en 1994 et La Peau blanche en 1997.  En littérature jeunesse, la trilogie des Barrad (enrichie d'un antépisode ultérieur) ne serait pas la première incursion québécoise en fantasy (ou « fantastique épique » comme on s'efforçait aussi de dire), mais il s'agirait sûrement de l'une des plus réussies.  Sa production de nouvelles ne ralentirait pas non plus.  Après en avoir signé douze durant les années 1980, il allait en signer quatorze de plus durant les années 1990, réunissant les meilleures dans son recueil Cœur de fer (1997) publié en France.  Je garde une petite préférence pour ses textes de la toute fin des années 1980, comme « Salut Gilles ! » (1988), « Karyotype 47, XX, +21 » (1989) ou « Ce que Hercule est allé faire chez Augias, et pourquoi il n'y est pas resté » (1990).  D'ailleurs, j'avais complété quelques calculs pour étayer le scénario de « Cœur de fer » (1990), en travaillant à l'ancienne bibliothèque des sciences de l'Université d'Ottawa, dans le pavillon Vanier, et en utilisant même une version antédiluvienne de Maple afin d'obtenir une formule qui tentait de tenir compte à la fois de la dissipation d'un trou noir quantique via la radiation de Hawking et de l'accrétion de ce même trou noir une fois à l'intérieur de la Terre...  Inversement, Joël Champetier a donné à cette époque un coup de pouce déterminant à ma carrière littéraire en m'ouvrant les portes de Solaris si bien que j'allais, soit durant son premier mandat comme directeur littéraire (1990-1994) soit durant ses mandats comme coordonnateur ou rédacteur en chef (1992-1996, 1999-2015), faire paraître environ deux douzaines de mes textes dans les pages de la revue, ce qui représente environ le quart de ma production.  Je n'ai pas tenu le décompte des nouvelles qu'il a déclinées, mais il en a refusé plusieurs, toujours avec courtoisie et bienveillance — même s'il essayait parfois de me culpabiliser d'avoir soumis quelque chose que je savais sûrement ne pas être à la hauteur des standards de Solaris, sans doute dans l'espoir de m'inciter à livrer quelque chose de mieux la prochaine fois.

Aux alentours de 1995, Joël et sa femme ont déménagé de l'Abitibi à la Côte-Nord, une traversée épique du Québec qui les a conduits dans le petit village de Gallix, entre Port-Cartier et Sept-Îles.  Yves Meynard et moi avons pris la route pour leur rendre visite en 1995 et encore en 1996.  Je conserve un souvenir ravi de ces visites où j'avais enfin l'occasion de rencontrer Joël et Valérie chez eux puisque je n'avais jamais eu l'occasion de les visiter à Ville-Marie.  Nous avions magasiné à Malioténam et poussé une pointe jusqu'au bout de la route 138, qui se trouvait alors à quelques kilomètres à peine de Havre-Saint-Pierre, où on servait de l'excellente pizza aux fruits de mer.  Sur le chemin du retour, Yves et Joël s'étaient prêtés à une petite expérience photographique dont le résultat est visible ci-dessous, où Joël tente de son mieux d'avoir l'air menaçant en traversant une forêt d'arbres rabougris typiques de la Côte-Nord.  Mettons qu'Yves réussissait beaucoup mieux que Joël à incarner Godzilla ou l'ogre Barrad...
Ces voyages comportaient aussi une dimension littéraire.  L'emplacement de Gallix et de ses maisons construites sur le sable au bord du golfe a inspiré l'écriture d'une novella de Laurent McAllister, « Driftplast », que nous avons traduite en français des années plus tard, sous le titre « La plage des épaves ».  Nous avions brûlé solennellement un roman de la série Gor dans le poêle à bois pour réchauffer la maison (et purifier la science-fiction), regardé des films en l'honneur de Halloween et poursuivi des furets.  Comme plus tard à Saint-Séverin, Valérie et Joël ne manquaient jamais d'idées pour rendre inoubliable l'accueil chez eux, que ce soit pour leurs visiteurs ou pour leurs voisins.  La décoration de la maison pour Halloween peut en donner une idée.


Depuis le début de la décennie, je m'étais mis à la traduction du français à l'anglais, parfois de mes propres textes, mais plus souvent de ceux de Jean-Claude Dunyach.  Je ne garde pas un souvenir très précis des origines du projet, mais sans doute que le contrat signé par Élisabeth Vonarburg avec Bantam pour la publication de trois romans (Le Silence de la Cité, Chroniques du pays des Mères, Les Voyageurs malgré eux) m'a poussé à envisager la traduction de La Taupe et le Dragon, un roman que j'avais lu d'une traite à sa sortie parce qu'il m'avait passionné.  Comme nous croisions souvent David G. Hartwell dans les congrès de l'époque, nous l'avions sondé au sujet d'une publication de Champetier en anglais et il avait réclamé les trois (ou six) premiers chapitres en traduction anglaise ainsi qu'un résumé du reste du livre.  Avions-nous déjà abordé le sujet durant nos visites à Gallix?  Je ne sais plus, mais Joël et moi avons enfin conclu une entente.  En échange d'un paiement forfaitaire et de la moitié de l'à-valoir éventuel de Tor, je m'engageais à traduire le roman.  Moyennant quelques changements, entre autres au début et à la fin du roman comme on peut le voir en comparant les deux éditions du roman, Tor a accepté de le publier sous un titre également amendé : The Dragon's Eye (1999).

Le nouveau siècle

Au début du vingt-et-unième siècle, Joël Champetier et Solaris semblent installés à demeure dans un pays perdu, à Saint-Séverin de Proulxville, à quelques kilomètres de Saint-Tite et de son festival western.  Pour gérer la revue depuis son repaire mauricien, Joël assume un travail sans relâche, quoique allégé par certains progrès techniques, jusqu'au rapatriement à Lévis, où se trouvent les bureaux d'Alire, de certaines fonctions administratives.  Du coup, surchargé par diverses obligations, Joël ne se consacre plus qu'à l'écriture romanesque et cinématographique, en particulier après le succès de l'adaptation pour le grand écran de La Peau blanche (prix du meilleur premier film du festival international du film de Toronto en 2004).  Les amateurs de la fiction de Joël n'auront donc plus de romans pour jeunes ou de nouvelles à se mettre sous la dent.  Jusqu'à sa nouvelle pour le 40e anniversaire de Solaris l'an dernier, il n'aura signé qu'un seul autre texte court, « Huit harmoniques de lumière » en 2001, mais il s'agissait d'un très beau texte, qui révélait la patte d'un maître qui n'avait plus rien à prouver et qui m'incline encore aujourd'hui à regretter son choix de privilégier la forme longue.
Comme d'autres auteurs du milieu, il s'est de plus en plus tourné vers la fantasy et le fantastique durant cette période.  De son trio de romans de cette époque, soit Les Sources de la magie en 2002, Le voleur des steppes en 2007 et Le mystère des sylvaneaux en 2009, j'ai assez nettement préféré Le voleur des steppes, qui faisait preuve d'une originalité agréable, mais peut-être en insistant un peu trop pour braver les conventions et défier les attentes des lecteurs, comme dans Chrysanthe d'Yves Meynard.  (Dans la photo ci-dessus, prise à Boréal 2005 par Charles Mohapel, on le voit avec l'édition française des Sources de la magie, chez Bragelonne.)


Nettement plus près des grands centres, Joël et Valérie reçoivent en ce début de siècle plus souvent de la visite qu'à Gallix, mais un peu moins de ma part.  Je terminais mon doctorat en histoire, puis j'ai commencé à enseigner à l'Université d'Ottawa, si bien que j'écrivais moins et que je faisais si souvent la navette entre Montréal et Ottawa que j'avais moins envie de faire de la route ailleurs dans la province.  Jusqu'en 2009, on ne se voyait plus guère qu'à des partys dans la région de Montréal, comme chez Marcèle et Thibaud à Terrebonne (ci-dessus, en compagnie de Valérie Bédard, Daniel Sernine, Michèle Laframboise et Éric Gauthier, entre autres), en marge des salons du livre de Montréal, de Québec ou de l'Outaouais, ou aux congrès comme Boréal et Readercon.  Ou comme à la World Fantasy Convention, à Montréal en 2001, malheureusement moins fréquentée que d'habitude quelques semaines après les attentats du 11 septembre, où Joël était au nombre des invités d'honneur, ou à Saratoga Springs en 2007.  Entre les deux, il y avait aussi eu le congrès mondial de science-fiction à Toronto en 2003, Torcon 3, où il avait récolté un autre Prix Aurora pour la revue Solaris (ci-dessous, Joël à l'extrême-gauche, en compagnie de Karl Schroder, Edo van Belkom et Robert J. Sawyer, entre autres).
Dans la photo suivante, prise à Boréal 2005 par Charles Mohapel, on découvre Joël en compagnie d'Élisabeth Vonarburg et Francis Berthelot.  On aperçoit derrière Alexandre Donald, Michèle Laframboise, Nathalie Faure et, sauf erreur, le jeune Guillaume Houle et peut-être même Guillaume Voisine.  On ne croirait pas que Joël approchait alors de la cinquantaine...

Dans la photo suivante, prise à Boréal 2006 par Charles Mohapel, on le voit en compagnie de l'autre « Stephen King québécois », Patrick Senécal.  On ne sait pas exactement ce que Patrick lui expliquait pour ainsi le faire reculer sur sa chaise, les yeux ronds...

Enfin, je clos cette série de photos de congrès avec ce cliché pris en 2008 à Readercon, près de Boston, auquel j'assistais pour la dernière fois (pour l'instant).  En plein lobby de l'hôtel, Joël se tenait en compagnie d'une Valérie rayonnante et d'un Yves Meynard assez radieux lui aussi.
 

Même si je continuais à publier des fictions dans Solaris à l'occasion, nous avions moins de prétextes de parler métier.  À cette époque, je signais plutôt des essais et des articles assez touffus dans les pages de la revue afin de documenter entre autres les débuts de la science-fiction au Canada francophone.  L'année 2009 a représenté un point tournant dans nos relations et Saint-Séverin est devenu un des pôles de ma vie sociale.  Le « round-up » estival fondé par Valérie s'est transformé en rendez-vous incontournable d'une partie du milieu de la SFCF, pour qui c'était un peu notre équivalent du festival western.  En beaucoup plus sage, sans doute.
De Gallix à Saint-Séverin, les bonnes habitudes ne s'étaient pas perdues, comme en témoigne la photo de 2011 ci-dessus, et l'art de l'hospitalité restait pratiqué par Joël et Valérie avec une cordialité et une générosité sans rivales.  Au fil des ans, le « round up » est devenue un événement, une création collective du milieu qui a parfois rassemblé plus d'une soixantaine de personnes.  Dans cette dernière photo, datée de 2010, on voit Joël en compagnie d'Yves Meynard, Karine Sauvé, Ben Simard, Clémence Meunier, Élodie Daniélou et Valérie Bédard, profitant de la chaleur d'une belle journée du mois d'août.

Dernières années

Les belles journées ne durent pas et il faut bien que le soleil se couche.  Même quand on dansait dans le moulin jusqu'aux petites heures du matin ou qu'on prolongeait les conversations dans le salon jusqu'au milieu de la nuit, on ne pouvait pas repousser l'échéance.  Tôt ou tard, il faudrait partir.

Joël est parti.  Ces dernières années, il avait signé un autre roman, RESET - Le voile de lumière (2011), il avait continué à assurer l'existence de Solaris et il avait collaboré aux dialogues du film Funkytown (2011) de Daniel Roby.  Il avait reçu une subvention pour enfin écrire un roman de science-fiction lunaire qu'il méditait depuis plusieurs années.  Il était devenu un mentor apprécié de plusieurs générations d'auteurs plus jeunes.

Mais il a été obligé de partir par une leucémie que la médecine n'a pas réussi à juguler.  Son calme, sa ténacité et aussi son goût de vivre jusqu'à la fin ont étonné plusieurs d'entre nous, mais sans nous surprendre tout à fait.  Il est resté fidèle à l'homme que nous avions connu et c'était rassurant de savoir que l'ami si cher à notre cœur était bien réel.  Sauf qu'il a quitté notre réalité et notre espace-temps, désormais, et qu'il n'est plus possible de revenir pour le voir dans sa maison de Saint-Séverin, à moins de remonter le fil des souvenirs comme je l'ai fait un peu ci-dessus.

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2015-06-02

 

Quand les barreaux s'évanouissent jusqu'au dernier

Enfermé à la fin dans la cage du temps
qui coule, s'épuise, s'abolit et l'oublie,
le condamné perd tout ce qu'il a établi,
riche de peu de jours, dépouillé de ses ans.

Le captif vit pourtant s'il souffre en se butant
aux barres disparues, qui ont creusé de plis
sa face de battant, meurtrie d'amers replis,
flétrie par le dépit de partir au printemps

Car, mon pauvre Joël, nous pleurons aujourd'hui
l`homme qui a lutté pour rester notre ami
pas encor regretté, et présent pour l'été

Et pour toute l'année, et pour bien des années,
alors que le passé ou notre piété
ne console pas de l'âme à jamais fanée

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2015-05-25

 

Le monde de demain

Hier, un film sur le monde de demain...  Appelé en français Le Monde de demain (au Québec), Disney Project T (en Belgique) ou À la poursuite de demain (en France), Tomorrowland est un véritable film de science-fiction parce qu'il n'est pas une simple fiction.  Plus que d'intertextualité, il faut parler ici d'hybridité.  Si la science-fiction est parfois appelée à juste titre un genre en soi, c'est sûrement parce qu'elle joue sur plusieurs tableaux.  Elle raconte une histoire dont les éléments sont justifiés par une distortion de la réalité consensuelle obtenue en invitant les lecteurs à jouer avec les sciences et les techniques qu'ils connaissent selon les indications fournies dans le texte.  Ce jeu qui fait appel à la bonne volonté des lecteurs et aux connaissances supposées communes peut rappeler, par exemple, les contraintes qui font de la poésie ou le théâtre autre chose que de simples déclinaisons de la fiction romanesque.  Ce que cette définition occulte et ce que ce film rappelle, c'est que la science-fiction transgresse également les bornes de la fiction en exploitant son versant utopique/dystopique, qui implique une intention discursive ou démonstrative qui la rapproche de l'essai, de la parabole ou du muthos platonicien.

Tomorrowland relève très clairement de ce second volet de la science-fiction.  Si des séries comme Hunger Games et Divergent sont des dystopies qui entérinent la révolte, un film comme Interstellar a tenté de répondre à un avenir dystopique par un pari sur l'exploration spatiale dont le succès devait ressusciter le sense of wonder de la science-fiction d'hier.  En revanche, Tomorrowland fait du discours dystopique en tant que tel son ressort dramatique et injecte donc une dose massive de réflexivité dans le débat en cours sur le besoin d'optimisme dans la science-fiction actuelle ou dans les débats sur l'environnement et le réchauffement climatique.

En effet, le film est son propre sujet.  Le film nous présente une cité idéale, fondée et animée par les plus grands esprits de l'humanité, des scientifiques et des inventeurs libérés des vieilles contraintes politiques (un leitmotiv des anticipations wellsiennes ou du mouvement technocratique d'avant la Seconde Guerre mondiale), mais cette « Tomorrowland » d'inspiration disneyesque n'est pas le monde de demain, puisqu'elle existe dans une autre dimension.  Du coup, elle apparaît comme une allégorie assez claire du progrès anticipé par des personnages tels que Jules Verne, Gustave Eiffel, Thomas Edison et Nikola Tesla, présentés comme les fondateurs de Tomorrowland.  Cette combinaison de la science-fiction, de l'ingénierie et de l'invention débridée — incarnée par quatre hommes blancs du XIXe siècle — est toutefois menacée par le désespoir de l'humanité menacée par un ensemble de dangers à l'aube du XXIe siècle.

Le film nous révèle le dépérissement de la cité des sciences et de la technologie lorsque, vers 1980, l'avenir apparaît de plus en plus sombre et l'humanité de moins en moins disposée à agir pour contrer les dangers qui la menacent.  Toutefois, l'intrigue du film débute en 1964, à l'Exposition universelle de New York organisée vingt-cinq ans après celle de 1939 qui allait lancer les congrès mondiaux de science-fiction et qui avait eu pour thème « The World of Tomorrow »...  Un jeune inventeur, Frank Walker, âgé de 11 ans, se rend à l'Exposition universelle pour soumettre une invention de son cru.  Une jeune fille prénommée Athena lui permet de visiter Tomorrowland.  La suite des choses ne sera éclaircie que cinquante ans plus tard, quand l'optimisme foncier d'une adolescente du nom de Casey attirera l'attention de l'ultime survivante de la Tomorrowland originelle.

Si l'intrigue du film fait appel à des merveilles techniques et des prodiges scientifiques, ceux-ci sont rarement justifiés.  De la téléportation entre les États-Unis et la France à la création d'un portail trans-dimensionnel qui permet à un super-ordinateur de surveiller la Terre mais aussi d'influencer sa culture, les artifices techniques permettent de faire avancer l'intrigue bon gré mal gré, sans jamais devenir des enjeux en soi.  La question de l'optimisme demeure centrale, toutefois, au point de réduire la science-fiction à un ingrédient de l'optimisme rationnel.

La culture science-fictive de Brad Bird est inattaquable.  Avant de citer Verne, il affuble un robot meurtrier d'un nom d'emprunt révélateur : Hugo Gernsback.  Du coup, on songe à la nouvelle de William Gibson, « The Gernsback Continuum », qui portait sur le refus du futur étincelant proposé à l'époque de Gernsback.  Dans la nouvelle de Gibson, le futur annoncé par les édifices futuristes d'une époque révolue se laisse entrevoir, comme les aperçus de Tomorrowland qui appâtent Casey.  Le personnage de Gibson rejette le futur trop simpliste d'une science-fiction vétuste pour lui préférer un présent plus complexe et plus sale, aux sources du cyberpunk.  Le film de Brad Bird soutient toutefois que ce rétro-futur présentait du moins l'avantage de permettre d'anticiper l'avenir avec espoir.  La visite d'un Tomorrowland virtuel par Casey m'a d'ailleurs rappelé les premières pages de Space Cadet, où les personnages de Robert A. Heinlein proviennent d'un peu partout dans le système solaire et envisagent des existences aventureuses consacrées à des voyages inédits.

Toutefois, Tomorrowland s'arrime beaucoup plus clairement aux débats actuels dans le milieu professionnel de la science-fiction.  Aux États-Unis, Neal Stephenson a inspiré le projet Hieroglyph, qui a déjà accouché d'une anthologie de nouvelles de science-fiction destinées à ranimer les espoirs de progrès scientifiques et techniques.  En France, il y a eu l'anthologie Rêver 2074 dont j'ai déjà parlé, ainsi que l'anthologie à venir sur le thème des « Avenirs radieux », réunie par Patrice Lajoye.  On pourrait même invoquer la tentative de détournement des prix Hugo par les Sad Puppies puisque ceux-ci ont revendiqué une science-fiction plus traditionnelle, ce qu'il faut sans doute comprendre comme une science-fiction plus positive ou optimiste.  Il n'est sûrement pas innocent que l'optimisme se confonde dans ce dernier cas avec un retour aux valeurs du passé.

La question de l'optimisme mobilise aussi les futurologues et prospectivistes.  En France, l'Institut des Futurs souhaitables fondé par Mathieu Baudin a pour but d'insuffler de l'optimisme et une vision à long terme dans les débats publics.  Enfin, des débats parallèles agitent la communauté de scientifiques concernés par le changement climatique.  Faut-il souligner les pires conséquences du réchauffement planétaire, au risque de démobiliser et démotiver ?

Vers la fin du film, Hugh Laurie livre une tirade lourde de sens et d'ironie.  Si le personnage de Nix qu'il incarne est ostensiblement le grand méchant dont l'intrigue conventionnelle de Tomorrowland avait besoin, sa désillusion explique son pessimisme.  L'humanité l'a déçu.  (Le nom du personnage exprime à la fois le négativisme — en anglais, to nix signifie refuser, rejeter, dire non — et le versant sombre, nocturne, de l'humanité, le grec nyx renvoyant à la nuit.)  Lorsque les scientifiques ont accumulé les faits et les raisonnements, expliqué les résultats éventuels de l'inaction et proposé des démarches, ils ont suscité tout au plus l'inertie, voire l'opposition active.  Aux yeux de Nix, l'humanité ne se contente pas de marcher à sa perte, elle y court et il serait vain de se mettre en travers.

Néanmoins, la jeune Casey Newton et Frank Walker, plus vieux et plus sage, finissent par s'entendre pour relancer le projet de Tomorrowland : recruter les esprits les plus brillants, créatifs et constructifs pour chercher une issue et, plus généralement, les moyens d'édifier un monde meilleur.  Bref, Brad Bird affirme qu'à défaut d'une solution toute faite, il faut au minimum croire qu'il y en a une et qu'il est possible de la chercher.

Tomorrowland tente de fonctionner sur deux plans.  Il s'agit à la fois de poser un diagnostic et de proposer un remède, et d'incarner le tout dans un film qui illustrera la nature du remède.  Il me semble clair qu'il réussit à merveille à prêcher aux convaincus : celles et ceux qu'habite depuis longtemps la conviction que le pessimisme et le cynisme prennent trop de place seront ravis de voir la thèse contraire portée à l'écran et défendue avec talent.  Ce n'est pas aussi clair que le film saura faire des convertis.  Néanmoins, comme il s'inscrit dans une tendance un peu balbutiante, il va peut-être s'ajouter à la chute de cailloux qui déclenchent finalement un éboulement susceptible de changer les choses.

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2015-05-23

 

D'un pôle à l'autre

Quand il filait devant, homme au pas cinétique,
l'œil vif, le poil bouclé, le sourire amical,
tel un vampire imbu de sang ombilical
ou un immortel né d'un hasard génétique...

Quand il happait les jours d'un élan frénétique,
comme pour devancer l'avis chirurgical,
ce froid maquillage du verdict médical
qui abat le gourmand et même l'ascétique...

Quand il revenait chaque année, l'œil allumé,
jeune et lisse de peau, et jamais enrhumé,
pour nous faire envier sa santé d'acier...

Il nous rassurait, demeurant l'ami fidèle
qui ne fut jamais malade ou émacié
avant d'épuiser la clarté de sa chandelle

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2015-05-18

 

Explorer l'avenir de l'environnement mondial à Montréal

J'avais vu passer la nouvelle, mais je n'avais pas eu le temps de la signaler.  Comme le rapportait La Presse le 11 juin 2014, l'organisation internationale Future Earth, qui se donne pour but de coordonner les recherches sur les changements climatiques et le développement durable, s'installait à l'Université Concordia avec le soutien de l'UNESCO et du Programme des Nations unies pour l'environnement.  Son secrétariat demeurait à Paris.  Le 8 juillet, la nouvelle était confirmée par un communiqué de l'Université Concordia, qui précisait que Montréal serait une des cinq plaques tournantes à l'échelle de la planète, en compagnie de Tokyo, Paris, Stockholm et Boulder.

Sur une période de dix ans, Future Earth doit assurer la jonction de trois programmes axés sur les changements environnementaux à l’échelle du globe : le programme international sur la géosphère et la biosphère; le programme international sur les dimensions humaines des changements planétaires; et Diversitas, le programme mondial de recherche sur la biodiversité. En coopération avec le programme mondial de recherches sur le climat, le secrétariat montréalais de Future Earth doit recruter et mobiliser des chercheurs susceptibles de faire avancer les investigations connexes.

À terme, le comité scientifique de Future Earth doit  effectivement assimiler ces programmes et agir en partenariat avec le World Climate Research Programme.  La nomination du Dr. Paul Shrivastava à la tête du secrétariat mondial de Future Earth, le 13 février dernier, confirme la participation québécoise et canadienne à l'entreprise puisque celui-ci était jusqu’à tout récemment professeur émérite et directeur du Centre David O’Brien pour l’entreprise durable, à l’École de gestion John Molson de l’Université Concordia. Il dirige donc le secrétariat mondial de Future Earth, composé de cinq pôles mondiaux à Montréal (Canada), à Paris (France), à Tokyo (Japon), à Stockholm (Suède) et à Boulder (États-Unis). Ceux-ci sont épaulés par des pôles régionaux au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Amérique latine, en Europe, en Asie et en Afrique.

En faisant de Montréal un carrefour de la recherche environnementale, les institutions en cause n'obtiennent pas nécessairement des fonds supplémentaires pour leurs propres travaux, mais, au prix d'une contribution relativement modeste, les chercheurs de la région renforcent leurs possibilités de partenariat et d'échanges avec d'autres chercheurs dans le même domaine, ce qu'on décrivait autrefois en invoquant le mot magique « synergie ».  Le calcul sera-t-il justifié par les résultats à terme ?  C'est ce qu'on verra, mais le manque d'appui du gouvernement fédéral pour la recherche dans ces domaines oblige sans doute les acteurs du milieu à innover pour maximiser les ressources à leur disposition.

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2015-05-15

 

Quand un condamné passe avant les autres

Chaque perte attriste, chaque départ émeut
arrache et emporte un morceau de notre cœur,
car le dernier vivant n'est pas le vainqueur,
il n'est que l'ami qui souffre de dire adieu

Chaque nuit chagrine, chaque heure où nos yeux
ne ferment plus, chaque instant privé de douceur
sont des moments trop longs, livrés à la rancœur
d'avoir perdu l'ami qui méritait mieux.

Chacun de nous se bat pour rester seul,
mais les mortels ne quittent pas quand ils le veulent,
sujets rebelles en vain à la mort annoncée:

son silence assourdit et son vide est pesant.
Notre âme effarée, sentant qu'elle va pleurer,
compte alors les joies laissées au ras du jusant.

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