2015-05-18

 

Explorer l'avenir de l'environnement mondial à Montréal

J'avais vu passer la nouvelle, mais je n'avais pas eu le temps de la signaler.  Comme le rapportait La Presse le 11 juin 2014, l'organisation internationale Future Earth, qui se donne pour but de coordonner les recherches sur les changements climatiques et le développement durable, s'installait à l'Université Concordia avec le soutien de l'UNESCO et du Programme des Nations unies pour l'environnement.  Son secrétariat demeurait à Paris.  Le 8 juillet, la nouvelle était confirmée par un communiqué de l'Université Concordia, qui précisait que Montréal serait une des cinq plaques tournantes à l'échelle de la planète, en compagnie de Tokyo, Paris, Stockholm et Boulder.

Sur une période de dix ans, Future Earth doit assurer la jonction de trois programmes axés sur les changements environnementaux à l’échelle du globe : le programme international sur la géosphère et la biosphère; le programme international sur les dimensions humaines des changements planétaires; et Diversitas, le programme mondial de recherche sur la biodiversité. En coopération avec le programme mondial de recherches sur le climat, le secrétariat montréalais de Future Earth doit recruter et mobiliser des chercheurs susceptibles de faire avancer les investigations connexes.

À terme, le comité scientifique de Future Earth doit  effectivement assimiler ces programmes et agir en partenariat avec le World Climate Research Programme.  La nomination du Dr. Paul Shrivastava à la tête du secrétariat mondial de Future Earth, le 13 février dernier, confirme la participation québécoise et canadienne à l'entreprise puisque celui-ci était jusqu’à tout récemment professeur émérite et directeur du Centre David O’Brien pour l’entreprise durable, à l’École de gestion John Molson de l’Université Concordia. Il dirige donc le secrétariat mondial de Future Earth, composé de cinq pôles mondiaux à Montréal (Canada), à Paris (France), à Tokyo (Japon), à Stockholm (Suède) et à Boulder (États-Unis). Ceux-ci sont épaulés par des pôles régionaux au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Amérique latine, en Europe, en Asie et en Afrique.

En faisant de Montréal un carrefour de la recherche environnementale, les institutions en cause n'obtiennent pas nécessairement des fonds supplémentaires pour leurs propres travaux, mais, au prix d'une contribution relativement modeste, les chercheurs de la région renforcent leurs possibilités de partenariat et d'échanges avec d'autres chercheurs dans le même domaine, ce qu'on décrivait autrefois en invoquant le mot magique « synergie ».  Le calcul sera-t-il justifié par les résultats à terme ?  C'est ce qu'on verra, mais le manque d'appui du gouvernement fédéral pour la recherche dans ces domaines oblige sans doute les acteurs du milieu à innover pour maximiser les ressources à leur disposition.

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2015-05-11

 

Mon troisième Prix Solaris (et quelques statistiques)

Hier, le dimanche 10 mai, la revue Solaris a accordé le Prix Solaris 2015 à ma nouvelle « Garder un phénix en cage ».  Un jury composé de Francine Pelletier, Pascale Raud et Philippe Turgeon a jugé les textes soumis de manière anonyme à leur attention et a aussi accordé une mention spéciale à la nouvelle « Comment nous sommes devenues écrivaines » de Natasha Beaulieu.  Ma nouvelle sera publiée dans la revue Solaris et me vaut une bourse de 1 000 $.

Le Prix Solaris existe depuis 1977, quand il a été fondé par l'équipe du magazine Requiem sous le nom de Prix Dagon.  Il a pris son nom actuel en 1981 quand il s'est aussi ouvert pour quelques années aux auteurs de toute la francophonie.  À partir de 1989, le Prix Solaris a de nouveau été réservé aux seuls créateurs canadiens.  De 1982 à 2000 inclusivement, un prix a également été décerné à la meilleure bande dessinée soumise dans le cadre du prix.  Parmi les sommités du milieu de la BD, André-Philippe Côté (sous le nom d'André Côté) et Djief (sous le nom de Jean-François Bergeron) ont tous les deux remporté un Prix Solaris pour une bande dessinée, en 1982 et 1997 respectivement.  Marc Pageau est le seul créateur à avoir remporté deux fois le Prix Solaris de la BD.

Depuis 1977, 61 Prix Solaris individuels ont été remis (51) ou non (10).  Comme je dispose de l'année de naissance de 41 des 51 lauréats désormais connus, j'en ai profité pour calculer l'âge maximal de ces lauréats durant l'année où ils ont reçu le Prix Solaris.  Ainsi, j'obtiens que l'âge moyen des gagnants du Prix Solaris a été de 32 ans et demi environ.  Le gagnant le plus âgé est Michèle Laframboise, qui a eu 50 ans en 2010.  Le gagnant le plus jeune est le premier de tous, Daniel Sernine, qui a eu 22 ans en 1977.  Sernine est également la seule personne à détenir un Prix Dagon et un Prix Solaris.

Outre Sernine, cinq autres écrivains ont remporté deux fois le Prix Solaris : Harold Côté, Luc-André D'Aragon, Éric Gauthier, Michèle Laframboise et Josée Lepire.  Des trente-six écrivains qui ont obtenu un Prix Solaris, je suis le seul pour l'instant à en avoir récolté trois.  Ma première participation remonte à 1985-1986 si je me souviens bien, quand Richard Canal avait gagné pour sa nouvelle « C.H.O.I.X. », mais je n'ai pas concouru chaque année.  J'ai même été juré en 1997 quand Luc-André D'Aragon avait gagné pour « Funambules ».  Selon mes archives, j'ai été second en 1986 (quoiqu'il y ait désaccord entre la lettre que j'ai reçue de Solaris et l'annonce parue dans la revue), 1996 et 2003, tandis que j'ai gagné le Prix Solaris en 1992 (à l'âge de 25 ans) et en 2012.  (Eh oui, j'avais moins de vingt ans quand j'ai participé pour la première fois et je me souviens d'avoir eu l'idée d'une scène pour ce qui deviendrait la nouvelle « Les proscrits de Géhenna » dans la cafétéria de mon école secondaire en Ontario.)

Au XXIe siècle, le lauréat le plus jeune a été Éric Gauthier, qui a eu 27 ans en 2002.  De fait, la moyenne d'âge des gagnants a grimpé.  Au XXIe siècle, elle a atteint 39 ans et des poussières.  Au XXe siècle, le lauréat le plus âgé avait été Alain Bergeron, qui avait eu 44 ans en 1994.  On ne peut nécessairement en conclure que les concurrents sont tous plus vieux, mais il est clair que le milieu compte une plus grande proportion d'écrivains aguerris.  Néanmoins, une moyenne d'âge de 33 ans pour toute l'histoire des Prix Solaris peut se comparer à la moyenne d'âge de 41 ans que j'avais calculée en 2007 pour les récipiendaires du Grand Prix de la science-fiction et du fantastique québécois (aujourd'hui Prix Jacques-Brossard).  A priori, on peut en conclure que le Prix Solaris a longtemps été un marche-pied pour une carrière littéraire, privilégié par conséquent par les débutants qui désiraient s'imposer à peu de frais.  Toutefois, depuis que la bourse du Prix Solaris est devenue fort intéressante, il se pourrait que le concours attire des auteurs plus chevronnés.

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2015-05-08

 

Lecture et réminiscences d'Esther Rochon

Jusqu'à preuve du contraire, le congrès Boréal fondé en 1979 est la plus ancienne rencontre littéraire en existence au Québec, après les Rencontres québécoises internationales des écrivains (1972) et les salons du livre de Montréal (1950), du Saguenay (1953), de Rimouski (1964), de Québec (ca. 1964/1972) et de l'Abitibi-Témiscamingue (1976).  S'il y en a d'autres, j'aimerais qu'on me les signale.  En raison de quelques années sautées, le congrès n'en est toutefois qu'à sa trente-deuxième édition cette année.

Il a commencé ce matin à l'hôtel Espresso avec le colloque « Métamorphose et changements d'allégeances ».  Il s'est poursuivi en fin d'après-midi avec une soirée d'ouverture à la Maison des écrivains.  Au programme, il y avait d'abord l'annonce du gagnant du Prix Jacques-Brossard, Pierre Pouliot (alias Vic Verdier) pour son roman de steampunk québécois L'Empire bleu sang.

Ensuite, après le lancement du nouveau numéro de Brins d'éternité et l'ouverture du bar, il y a eu une lecture d'Esther Rochon subventionnée par l'UNEQ sous les combles de la Maison des écrivains, dans une atmosphère de serre chaude.  La petite pièce était remplie à craquer par une quinzaine de personnes qui ont eu droit à plusieurs réminiscences et révélations de la part d'Esther.  Ainsi, elle a expliqué qu'elle a réécrit environ cinquante fois la lettre qui se trouve aux pages 30 à 32 de L'Archipel noir afin d'obtenir les résonnances qu'elle souhaitait.  À la veille de recevoir l'Hommage visionnaire de SFSF Boréal, elle s'est penchée sur son passé et sur les idées de la jeune écrivaine qu'elle était au tournant des années 70, quand elle mettait en place l'univers de Vrénalik.  Selon ses propres dires, elle avait « une vision utopique de ce que je ferais en littérature ».  Elle partageait avec des écrivains de l'époque tels que Jacques Brossard et Jean-Marc Gouanvic l'ambition de produire une « littérature syncrétique » qui amènerait à aimer l'imaginaire en commençant par le réalisme.  (Ceci pourrait correspondre aussi à l'approche d'un écrivain comme Emmanuel Cocke à la même époque, encore que la définition de réalisme dans le cas des écrits contemporains de Brossard et Cocke est particulière, et semble concerner surtout l'utilisation de références du quotidien des lecteurs.)

Esther Rochon a aussi évoqué sa conception d'une écriture « impressionnée » par les personnages.  Elle a terminé en dédiant à Joël Champetier une lecture d'un passage de La Rivière des morts qu'il lui avait dit aimer particulièrement.

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2015-04-12

 

Les 24 heures de science

Cette année, les 24 heures de science auront lieu les 8 et 9 mai.  Comme chaque année depuis une décennie, il s'agit de concentrer sur deux jours environ un maximum d'activités pour favoriser la culture scientifique dans toute la province du Québec.  Une très petite organisation assure la coordination avec les dizaines de contributeurs et investit le gros du budget dans la promotion.

Le congrès Boréal a participé plusieurs fois aux 24 heures de science puisque ses dates début mai coïncident depuis plusieurs années avec le créneau privilégié par l'événement.  D'ailleurs, le 9 mai, de 13 h à 14 h, le concours de la meilleure formule sur place au congrès Boréal est inscrit en tête de liste dans la catégorie correspondante des 24 heures de science.  C'est un rendez-vous !  Des tenants de plusieurs formules scientifiques différentes soutiendront en public que la leur a le mieux servi la science-fiction.  À la fin, le public votera.

Afin d'améliorer encore plus la publicité de l'événement, les 24 heures de science ont lancé une campagne de sociofinancement avec Indiegogo.  L'an dernier, les quelque 300 activités coordonnées par l'organisation avaient accueilli 37 000 participants.  Avec une meilleure publicité, pourrait-on faire mieux ?  Pour l'instant, 28 personnes ont fait un don à la campagne de souscription qui a amassé 1170 $ en 17 jours.  Or, l'objectif était de 10 000 $ (extrêmement modeste quand on connaît les tarifs publicitaires) et il ne reste plus qu'une quinzaine de jours.  Je ne peux pas m'empêcher de penser au 12 décembre dernier, quand il y a eu une mobilisation rapide pour s'opposer aux coupures annoncées dans les organismes de culture scientifique au Québec.  En un peu plus de 72 heures, la pétition lancée à cette occasion avait recueilli 3691 signatures...  Quand on dit que signer des pétitions, c'est facile.  Si chaque signataire de la pétition avait donné 1 $, la campagne des 24 heures de science aurait déjà plus d'argent qu'elle n'en a actuellement.

À titre de comparaison, le Geekfest Montréal 2015 vient de lancer sa propre campagne de sociofinancement sur Kickstarter et a déjà obtenu 2349 $, également de 28 personnes.

Bonne chance à tous !

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2015-04-02

 

Quelques nouvelles de l'écrivain en 2015

J'émerge d'un long travail de recherche muséal avant de replonger dans d'autres travaux de rédaction qui n'auront pas grand-chose à voir avec la fiction.  En attendant, j'en profite pour répercuter quelques nouveautés.  D'une part, en France, la revue Galaxies a publié dans le numéro 33 ma nouvelle « Les anneaux de Vénus » qui est un peu une hétérotopie politique...  (On peut s'abonner à Galaxies.)  Deux autres nouvelles inédites sont à venir dans des anthologies de Rivière Blanche.  J'en reparlerai.

D'autre part, au Canada, la revue Brins d'éternité publiera (normalement) ma nouvelle « La lumière du vide » dans son numéro 41.  Il s'agira de science-fiction mundane dont le personnage posera pourtant le pied sur un autre monde, ou presque.  Et il s'agit presque de science-fiction dure comme je n'en avais pas signé depuis longtemps.  (On peut s'abonner à Brins d'éternité.)

Enfin, aux États-Unis, ma nouvelle « The Snows of Yesteryear » d'abord parue dans l'anthologie Carbide-Tipped Pens (Tor, 2014), réunie par Ben Bova et Eric Choi, connaîtra une seconde vie dans l'anthologie Loosed Upon the World chez Saga Press, une nouvelle collection (.PDF) de science-fiction et de fantasy chez Simon and Schuster.  L'ouvrage doit paraître le 25 août prochain et j'en profite pour saluer les anthologistes Bova et Choi, ainsi que l'éditeur Tor, qui ont permis cette réédition durant la période d'exclusivité accordée à Carbide-Tipped Pens.

L'anthologiste John Joseph Adams a réuni plusieurs nouvelles sur le thème du réchauffement planétaire et des changements climatiques.  Le sommaire compte de belles plumes et de gros noms, plusieurs Canadiens et un seul Français :

2015-03-31

 

Le voyage dans la Lune sur un air d'Offenbach

Le mardi 17 mars dernier, le théâtre du Petit Champlain à Québec présentait une performance de l'opéra-féerie Le Voyage dans la Lune (1875) sur une musique de Jacques Offenbach, le livret étant signé par Albert Vanloo, Eugène Leterrier et Arnold Mortier.  (En fait, à l'occasion de sa mise en scène au Théâtre de la Gaîté de Paris dont Offenbach a pris la direction en 1873, Jules Verne bougonne un peu que les librettistes du Voyage dans la Lune ont piqué certaines idées à son roman De la Terre à la Lune pour le début et d'autres à son roman Voyage au centre de la Terre pour la fin.)  L'ancien Théâtre de la Gaîté n'existe plus, mais l'édifice d'origine a été réaménagé pour accueillir entre autres un centre de ressources sur les arts et la culture numériques.  En mai 2013, dans le square Émile-Chautemps en face du bâtiment, j'avais d'ailleurs rédigé ce poème inspiré par un début d'averse bien parisien.

Cet opéra-féerie n'est pas exactement obscur, même s'il n'en existerait aucun enregistrement complet.  On dispose même de la version censurée (.PDF).  L'histoire débute sur la Terre où le roi Vlan attend le retour de son fils, le prince Caprice, pour lui remettre sa couronne et abdiquer.  Le prince Caprice, au terme d'un voyage de deux ans, a tellement apprécié sa liberté qu'il refuse en réclamant de son père la chance de découvrir  une ultime terre inexplorée : la Lune.  Comme le roi Vlan a sous la main le plus grand savant, ingénieur et inventeur du monde, Microscope, il charge celui-ci de trouver un moyen de se rendre sur la Lune puisque ce serait le seul moyen de priver le prince Caprice de sa dernière excuse pour éviter un couronnement.  Or, Microscope travaillait justement sur un canon gigantesque, long de vingt lieues, et il suggère de l'employer pour voyager de la Terre à la Lune.

Les trois compères arrivent sur la Lune au début du deuxième acte et ils rencontrent tout de suite le roi de la Lune, Cosmos, sa femme, Popotte, et sa fille, la princesse Fantasia.  Tandis que Microscope s'intéresse à Popotte, le prince Caprice a le regard attiré par les charmes de Fantasia.  Celle-ci sollicite et obtient la grâce des visiteurs que son père s'apprêtait à exécuter.  Lorsque Vlan révèle ses titres, le roi Cosmos le prend même en amitié.  (Dans la version d'origine, un peu de tabac à priser qui tombe alors par terre donne naissance à des plants de tabac qui poussent à vue d'œil, car telle est la vertu du sol lunaire.)  Les invités se dispersant dans le palais lunaire (prétexte à de somptueux décors dans la version d'origine), Caprice arrive enfin à rencontrer Fantasia en tête-à-tête pour lui dévoiler l'amour qu'il éprouve.  Pourtant bien disposée, celle-ci lui apprend que l'amour n'existe pas sur la Lune.  De l'avis des Lunaires, il s'agit plutôt d'une maladie à éviter.  Fâché, Caprice s'absente du repas organisé pour les invités terrestres, mais Fantasia le rejoint et se fait offrir une bouchée de pomme apportée de la Terre.  Le fruit importé la rend sensible à l'amour et la nouvelle qu'elle a succombé à la terrible maladie se répand comme une traînée de poudre dans le palais...

(Au théâtre du Petit-Champlain, l'entracte intervenait après le deuxième acte.)

Le troisième acte débute aux portes de l'appartement de la pauvre Fantasia, malade d'amour — ou du moins traitée comme telle par ses parents — et enfermée sous la surveillance des gardes.  Pour résoudre la difficulté, Caprice extrait un élixir de pomme capable de rendre amoureux n'importe quel Lunaire.  Pendant ce temps, le père de Fantasia considérant que sa fille est une cause perdue, il décide de la vendre au plus offrant, comme cela se fait sur la Lune.  Caprice envoie Microscope acheter Fantasia au marché des femmes, mais le savant se laisse enivrer par le prince Quipasseparla, le roi des agioteurs de la Bourse aux femmes.  Du coup, tandis que le prince Caprice déguisé en charlatan arrive à vendre son élixir de pomme au roi Cosmos, la princesse Fantasia tombe entre les griffes de Quipasseparla.  Heureusement, tout le monde ne tarde pas à se retrouver dans l'auberge où Quipasseparla est descendu avec ses captives.  Microscope se fait pardonner par le roi Vlan et le prince, puis Caprice se fait pardonner par Fantasia.  Ensuite, c'est Cosmos qui survient avec les gardes, encercle l'auberge et identifie les fuyards malgré leurs tentatives de se déguiser.  Comme l'hiver se déchaîne brusquement et que le prince Quipasseparla renonce à Fantasia, tout le monde peut rentrer au palais à bride abattue.

Dans la version d'origine, le quatrième acte débutait ensuite, mais l'adaptation par les Productions Belle Lurette fusionne les deux derniers actes.  Au pays du roi Cosmos, les pommes apportées de la Terre ont donné naissance à un verger, la récolte de pommes bat son plein et tous les Lunaires qui le désirent peuvent en consommer afin de... désirer.  Bref, la maladie d'amour se généralise, mais le roi Vlan refuse encore de laisser son royaume s'abandonner aux affres amoureuses.  Il fait donc juger les trois Terrestres.  Comme pour tout le reste, la conduite des affaires judiciaires sur la Lune étonne, puisque l'avocat et le procureur sont une seule et même personne.

Dans la version d'origine, le roi Cosmos condamne alors les accusés à un emprisonnement au fond d'un cratère d'ancien volcan, dont les personnages principaux sortiront grâce à une éruption opportune.  Ainsi, le reste de l'acte IV d'origine se passait dans des paysages désolés ou carrément souterrains.  Dans l'adaptation moderne, l'épisode au complet saute et le tout se termine, comme dans la version d'origine, sous un clair de Terre salué par les acteurs.

Joli échantillon d'opérette, Le Voyage dans la Lune a été monté par les Productions Belle Lurette de Laval qui ont amplement raccourci l'original afin de passer de 75 interprètes environ à 9 (plus un pianiste), de quatre actes à trois et d'une durée de quatre heures à deux environ.  Le gros de l'intrigue (l'essentiel des trois premiers actes) et la plupart des chansons ont toutefois survécu puisqu'on a sabré dans le quatrième acte et dans les ballets qui servaient du spectacle à grand déploiement aux spectateurs du XIXe siècle.  Les chansons d'opérette sur la musique d'Offenbach sont entraînantes et réjouissantes dans leur genre.  Outre les ellipses, l'adaptation pimente le texte d'interjections en anglais ou en québécois et la scène des charlatans à l'acte III substitue aux paroles d'origine un boniment de quêteux complètement québécois.  Ailleurs, ce sont parfois des allusions d'époque qui sautent.  Toute une chanson sur les avantages du voyage en obus sur les trajets en chemin de fer a disparu.  Le fil télégraphique dévidé depuis la Terre, dont Microscope traîne un bout dans sa poche afin de communiquer avec sa flamme restée sur Terre, a également disparu.
 À l'acte II, il est question de maisons démolies avant d'être expropriées — une pointe sans doute adressée à l'ancien préfet Haussmann — et la pièce se moque des mœurs politiques en les renversant sur la Lune selon un procédé classique : le conseiller du roi se fait congédier parce qu'il met de l'argent de sa poche dans les coffres de l'État et on enlève les décorations pour récompenser les sujets méritants.  L'acte III perd aussi tout un numéro raillant les médecins ainsi que plusieurs blagues sur la spéculation à la Bourse.  Toute la pièce ridiculise d'ailleurs les prétentions des rois et des reines, des princes et des princesses, ce qui pourrait s'expliquer par le contexte qui est celui des premières années de la IIIe République.

En revanche, l'adaptation conserve — et amplifie au besoin — les sous-entendus parfois grivois du livret d'origine.  La princesse Fantasia se découvre capable d'amour en croquant une pomme arrivée de la Terre et ne cesse plus de soupirer sur les plaisirs de croquer la pomme.  Le prince Caprice revient de voyages où il a appris à connaître les femmes et le chante sur tous les tons en faisant rimer « inconnu » et « connu », à moins que ce soit « con nu »... tout étant dans l'intonation.  La mise en scène vire parfois carrément à la pantalonnade, quand les choristes donnent du pelvis à la Elvis, qu'une Fantasia trop lourde se tortille dans les bras de son père ou que les tourtereaux interplanétaires se chantent leur amour en expectorant des morceaux de pomme.  D'autres touches d'humour rappellent les bouffonnades des parties d'impro, comme ce petit ventilateur à main que sort la princesse Fantasia pour avoir les cheveux dans le vent...  Bref, la majorité des interprètes ne se privent pas de cabotiner puisque l'opérette s'y prête.  On ne saurait dire qu'il s'agit de l'esprit boulevardier qu'un Adolphe Brisson définissait en termes d'anecdotes, de saillies, de mots drôles et piquants, voire de pointes perfides, mais sans effort, sans grimace appuyée, sans bile ou férocité.

La princesse Fantasia est jouée par Étienne Cousineau, à l'étonnante voix de soprano, avec l'aide d'une longue perruque blonde.  L'adaptation inclut d'autres rôles travestis, mais les déguisements se limitent d'habitude à quelques accessoires qui permettent aux chanteurs d'enchaîner plusieurs rôles différents sans avoir à changer de costume au complet.  La nécessité étant mère de l'invention, l'adaptation a d'ailleurs obligé la troupe à faire preuve d'ingéniosité.  Les astronomes du premier acte sont personnifiés par des marionnettes à gaine, tandis que des petits pantins incarnent les gardes qui gardent les gardes qui gardent la princesse...

Même si Jules Verne a pu se plaindre à bon droit des allusions à son œuvre, le canon de vingt lieues faisant figure de clin d'œil à la fois à son diptyque lunaire et à Vingt mille lieues sous les mers, les ressemblances ne sont pas si marquées.  Ainsi, l'aréopage des astronomes rappelle un peu les artilleurs à la retraite du Gun Club de Verne dans De la Terre à la Lune, mais il va clairement inspirer l'assemblée de savants dans le film de Méliès qui s'appelle également Le Voyage dans la Lune en 1902.  Il y a quelques autres points de ressemblance entre les deux, d'ailleurs.  Les explorateurs de Méliès assistent au lever de la Terre, comme les personnages de l'opérette à la fin de l'histoire.  Ils sont capturés par les Sélénites et leurs parapluies jouent également un rôle (dans l'opérette, le roi Vlan présente son parapluie comme étant son sceptre royal).  Les savants de Méliès se défendent contre les Sélénites au moyen de leurs parapluies et le gag d'un parapluie qui se transforme en champignon poussant à toute allure pourrait renvoyer à la croissance extraordinaire des plantes sur la Lune de l'opérette.

Néanmoins, les auteurs de l'opérette s'inspirent sans doute de toute la tradition des voyages lunaires examinée par Marjorie Hope Nicolson, entre autres.  L'amour est inconnu sur la Lune comme dans Les Aventures du baron de Munchhausen (au chapitre XVI : « Dixième aventure de mer, second voyage dans la Lune »), en partie parce qu'il n'existait qu'un sexe et en partie parce que les habitants de la Lune poussaient sur les arbres.

Bref, si l'ambiance de conte de fées pourrait aussi se retrouver dans quelques contes pour enfants de Jules Verne (il faudrait fouiller), l'inspiration vernienne de cette création reste mince.  Néanmoins, elle permet de mieux comprendre le contexte de réception des ouvrages de Verne, ainsi que la nouveauté formelle des voyages lunaires de Verne, qui tout en empruntant un peu à Poe tranchaient sur toute une tradition narrative qui, depuis Lucien de Samosate, avait fait de la Lune un lieu « carnavalesque » où les conventions et attentes terrestres étaient renversées.  L'opérette conserve quelques éléments techniques et scientifiques, mais ils sont noyés dans la masse du romanesque et de la fantaisie.  La science-fiction de Verne demeurait donc une démarche radicale.

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2015-03-16

 

L'emploi universitaire en une photo

Cette photo prise à l'Université d'Ottawa la semaine dernière illustre assez bien, par inadvertance ou non, la situation de l'emploi universitaire au Canada en ce moment.  Normalement, des annonces de postes disponibles, temporaires ou permanents, dans tout le Canada occuperaient le créneau en bas au centre.  S'il y en a, elles ne sont pas arrivées jusqu'au bureau de la secrétaire qui s'occupe ordinairement de les afficher...


Comme le montre la photo, il ne manque pas de programmes d'étude, de bourses et de conférences pour les étudiants et les professeurs.  Par contre, d'emplois plus ou moins permanents pour les étudiants, boursiers ou conférenciers qui décrochent un doctorat, il en manque toujours, et depuis des années.  Selon une évaluation récente, les universités canadiennes décernent environ 6 000 doctorats par année, mais elles n'offrent au plus que 2 000 postes dotés d'une quelconque permanence.  Pourtant, il existe des besoins très clairs dans les salles de cours, puisque plus de la moitié des cours dans un nombre grandissant d'universités nord-américaines sont donnés par des chargés de cours ou professeurs à temps partiel ou autres « forçats des corrections sans fin », bref, par des contractuels qui ne connaissent pas avec certitude leur emploi du temps au-delà de quatre ou huit mois.

Un éditorial du Globe and Mail en fin de semaine souligne les contradictions des discours institutionnels.  Les universités canadiennes prétendent viser l'excellence, mais elles se contentent, pour de nombreux cours, d'enseignants payés au lance-pierres et souvent privés des ressources pédagogiques les plus élémentaires — à commencer par un bureau à leur entière disposition où ils pourraient rencontrer les étudiants.  Comme les universités canadiennes consacrent une part modeste de leurs budgets à la masse salariale des professeurs à temps plein ou temps partiel (environ 30%, en baisse depuis 1992, quand elle représentait presque 40%), il y aurait pourtant de la marge pour augmenter la rémunération des enseignants les moins bien payés.  (Car un chargé de cours qui assume le même nombre de cours moyen qu'un professeur titulaire gagne moins de 30 000 $ par année.)  Pourquoi les universités se plaignent-elles dans ce cas de manquer d'argent?  Est-ce la faute à l'expansion des administrations comme on le croit aux États-Unis? 

En fait, contrairement à des opinions qu'on entend parfois, la croissance des dépenses dans les universités canadiennes aux dépens des professeurs (qui ont le moins profité du gonflement des budgets depuis vingt ans, en raison justement de la sous-rémunération des chargés de cours) ne s'explique ni par l'augmentation des services aux étudiants ni par l'augmentation des budgets des bibliothèques (qui paient pourtant de plus en plus cher pour les revues savantes et scientifiques, mais dont les budgets ont en fait rétréci).  Selon ces deux analyses des données universitaires canadiennes jusqu'en 2010, plusieurs postes ont augmenté beaucoup plus rapidement que la rémunération des professeurs :

— les bourses (une augmentation de 700% depuis 1992 !), en majorité pour les étudiants diplômés (2e et 3e cycles) qui ne trouveront pas de postes permanents dans le monde universitaire...

— les bénéfices non-salariaux : frais de retraite, contributions aux régimes de retraite et sans doute aussi les années sabbatiques (le tout profitant surtout aux professeurs des générations précédentes, et surtout pas aux contractuels qui ont tout au plus des régimes de retraite minimaux)

— les autres frais pour l'instruction : salaires des secrétaires au service des départements, financement des laboratoires d'enseignement et des techniciens de laboratoire, aide à l'enseignement et services adaptés (pour les personnes qui ont des problèmes d'apprentissage ou pour les étudiants étrangers qui ont besoin d'une mise à niveau, en particulier dans les universités canadiennes qui recrutent beaucoup à l'étranger pour se financer...)

— les frais d'infrastructure et les frais de contrats avec des firmes extérieures : la facture énergétique (particulièrement élevée dans une province comme l'Ontario, mais aussi en hausse en raison de l'augmentation du nombre d'ordinateurs, etc.) et ce qu'on pourrait appeler la facture de la privatisation associée à l'embauche de firmes extérieures pour le nettoyage, le déneigement, la sécurité et les cafétérias

Ceci ne signifie pas que les administrations universitaires n'ont pas vu leurs budgets augmenter plus vite que la masse salariale des professeurs à temps plein et à temps partiel (67% environ pour les premières vs. 38% au plus pour la seconde, entre 1992 et 2010, en dollars constants).  Une fois qu'on répartit l'augmentation du budget hors-enseignement professoral, on trouve trois secteurs qui s'accaparent la part du lion de l'augmentation de la masse salariale :

— les infrastructures : gestion des édifices et bureaux, entretien, alimentation électrique, chauffage, réparations et rénovations, frais de location, assurances et taxes municipales

— les frais de fonctionnements des facultés et départements (dont les salaires des doyens et de leurs bureaux), des études supérieures et des cours d'été

— l'administration générale

Si on peut calculer que la masse salariale des professeurs aurait été supérieure de 1,6 milliards de dollars en 2010 (en dollars de 2011) si elle représentait la même proportion des budgets qu'en 1992, cela ne saurait être dû à la seule augmentation du secteur administratif, qui a absorbé 325 millions de dollars de plus mutatis mutandis.

De manière un peu impressionniste, je conclurais donc que ceux qui bénéficient de l'exploitation des contractuels de l'enseignement universitaire, ce sont :

(i) les chercheurs, qui bénéficient de meilleures conditions salariales (compte tenu des vacances, années sabbatiques et régimes de retraite) et de la collaboration d'un plus grand nombre d'étudiants diplômés financés par le système ;

(ii) les retraités et futurs retraités de la génération du baby boom (sur-représentés parmi les rangs des professeurs permanents, ceteris paribus) ;

(iii) les firmes privées qui bénéficient de contrats accordés au détriment de l'ancien personnel universitaire (syndiqué) ;

(iv) le personnel auxiliaire et les administrateurs : les augmentations ne concernent pas tout le monde (car il y a eu une petite baisse de la rémunération globale pour l'ensemble de ce secteur), mais les employés épargnés par la sous-traitance ont clairement vu dans certains domaines leur nombre et/ou leur rémunération augmenter ;

(v) les fournisseurs d'électricité ; et

(vi) les contribuables qui exigent toujours plus des universités (plus de diplômés, plus de recherche, plus de brevets) mais qui ont fait payer la note aux étudiants — et fait compenser par des bourses universitaires l'augmentation des frais étudiants, de sorte qu'en fin de compte, ce sont les enseignants les plus précaires qui paient, relativement parlant, pour l'amélioration des services, l'amélioration de la recherche, les retraites des boomers et l'expansion de l'administration.


À certains égards, le sort de la plupart des employés universitaires reste enviable, si bien qu'on ne se lamentera pas trop fort, mais il est également clair que les universités n'ont pas encore assumé la responsabilité de leurs choix depuis vingt-cinq ans.

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