2017-06-01

 

Le sonnet du départ

LE ROC PERCÉ

C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise,
Que les assauts du nord ont en vain secoué,
Que le marsouin, passant par bandes sous la brise,
Vient frôler quelquefois de son dos tatoué.

Lorsque le soir descend sur son énorme frise,
L'ombre géante emplit son large flanc troué
Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise,
Compagne de l'azur, la lumière a joué.

Défiant, calme et seul, les plus hautes marées,
Ses roches, par les flots saumâtres entourées,
Depuis des milliers d'ans, narguent les vents amers,

Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mers,
Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques,
Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques.

(Gonsalve Désaulniers, 1863-1934)

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2017-05-29

 

Quand Jules-Paul Tardivel imaginait l'ascenseur orbital...

Premier romancier québécois de science-fiction, Jules-Paul Tardivel (1851-1905) est une figure paradoxale de la littérature canadienne-française, à la fois contempteur ultramontain du progrès et rêveur de futurs canadiens qui s'intéresse aux sciences et techniques de son temps.  Dans son journal modestement baptisé La Vérité, il a traduit lui-même le célèbre récit dualiste de Robert Louis Stevenson sous le titre « Le cas extraordinaire du Dr Jekyll et de M. Hyde » (qu'il éditera plus tard).  Du coup, il ne se prive pas de reprendre les autres journalistes québécois qui publient parfois n'importe quoi dans le domaine des sciences et des techniques.  Ainsi, en février 1903, il se moque de la crédulité du Soleil de Québec qui donne un peu de publicité à une invention farfelue venue des États-Unis :

Vive la science !

Le  Soleil, de samedi dernier, consacre toute sa sixième page à entretenir ses lecteurs du projet d'un certain inventeur (?) de Chicago qui prétend avoir trouvé le moyen d'ériger une "échelle électrique" qui ira porter, dans "le champ magnétique de l'éther", bien au-delà de l'atmosphère de la terre, un appareil du joli poids de 5000 tonnes.  Grâce à cet appareil qui flotterait dans les espaces, et qui sera réuni à la terre par un fil, l'inventeur pourra fournir un pouvoir électrique de 144,000 chevaux ; et une cinquantaine de ces appareils, solidement établis au-dessus de notre atmosphère, donneraient assez de pouvoir "pour chauffer et éclairer le monde et faire tourner toutes les roues sur terre et sur mer".  Il est bien connu que la quantité  d'électricité qu'on trouve dans "l'espace compris entre les planètes", est "inépuisable".  Tous ceux qui y sont allés le savent.

Cette invention est tellement absurde que c'est à peine une mystification ; et, cependant, le Soleil prend cela au sérieux !  "Le succès de l'invention paraît assuré", dit gravement notre confrère !

On ne dit pas comment l'inventeur fera parvenir son appareil de 5000 tonnes dans les régions éthérées.  C'est là son secret, paraît-il.  Nous croyons bien que c'est un secret !  Mais ce qui est certain, pour l'inventeur du Soleil, c'est que l'appareil, une fois rendu à une certaine hauteur, au lieu de peser, c'est-à-dire au lieu de vouloir retomber sur la terre, ne cherchera qu'à s'en éloigner davantage ; de sorte qu'il suffira d'allonger le fil pour envoyer l'appareil à la hauteur qu'on voudra !

C'est d'une simplicité remarquable !

Il est vraiment dommage que Jules Verne n'ait pas connu cette invention.  S'il en avait seulement entendu parler, au lieu d'envoyer ses gens à la lune en boulet de canon, il leur aurait fait construire un chemin de fer à notre satellite.

* * *

Je ne reproduis pas le reste du commentaire de Tardivel, qui trahit une certaine incompréhension de la rotation de la Terre et du mouvement des objets qui lui sont attachés.  Comme je n'ai pas cherché à retrouver l'article du Soleil ou la proposition du concepteur étatsunien, je préfère m'abstenir de porter des jugements définitifs.  Le projet en question représenterait-il une première intuition de l'énergie électrique qu'il est possible de générer dans l'espace au moyen d'un fil conducteur en mouvement relativement au champ magnétique terrestre ?  Là encore, sans disposer de tous les détails, il vaut mieux ne pas se prononcer.  Le concept est toutefois à l'étude depuis les années 1990 et il avait inspiré ma nouvelle « Tether » en anglais dans l'anthologie Orbiter (Toronto, Trifolium, 2002).

L'extension d'un fil à partir d'un point d'équilibre en orbite rappelle aussi le concept de la tour orbitale, ou ascenseur spatial.  Konstantin Tsiolkovsky avait déjà proposé en 1895 la construction d'un tour qui rejoindrait l'orbite géostationnaire, d'où il serait effectivement possible de libérer des objets qui ne succomberaient plus à la gravité terrestre, mais les historiens du concept n'ont recensé personne avant Artsutanov (en 1959) à avoir proposé d'aller plus loin que l'altitude géostationnaire.  Il y aurait donc une recherche à faire dans ce cas pour éclaircir un point de l'histoire des techniques, ou plutôt l'histoire des prototechnologies.

Je retiens donc la suggestion plaisante de Tardivel comme une première préfiguration d'un concept qui a connu depuis une fortune certaine dans la science-fiction, sinon dans la réalité.

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2017-05-27

 

Une dictée vernienne

Au Québec, que recommandait-on comme dictée aux élèves du primaire (entre la première et la huitième années d'instruction) en 1892 ?  Un extrait des Indes noires de Jules Verne :

LA TERRE AUX ÉPOQUES GÉOLOGIQUES

Pendant les époques géologiques, lorsque le sphéroïde (1) terrestre était encore en voie de formation, une épaisse atmosphère l’entourait, toute saturée de vapeurs d’eau et largement imprégnée (2) d’acide carbonique (3). Peu à peu ces vapeurs se condensèrent (4) en pluies diluviennes (5), qui tombèrent comme si elles eussent été projetées du goulot de quelques millions de milliards de bouteilles d’eau de Seltz (6).  C’était, on effet, un liquide chargé d’acide carbonique  qui se déversait torrentiellement sur un sol pâteux, mal consolidé, sujet aux déformations brusques ou lentes, à la fois maintenu dans cet état semifluide autant par les feux du soleil que par les feux de la masse intérieure.  C’est que la chaleur interne n’était pas encore emmagasinée au centre du globe. La croûte terrestre, peu épaisse et incomplètement durcie, la laissait s’épancher à travers ses pores (7). De là, une phénoménale végétation — telle, sans doute, qu’elle se produit peut-être à la surface des planètes inférieures. Vénus ou Mercure (8), plus rapprochées que la terre de l’astre radieux.

Le sol des continents, encore mal fixé, se couvrit donc de forêts immenses; l’acide carbonique, si propre au développement du règne végétal, abondait ; aussi les végétaux se développaient-ils sous la forme arborescente (9) : il n’y avait pas une seule plante herbacée ; c'étaient partout d’énormes massifs d’arbres, sans fleurs, sans fruits, d’un aspect monotone, qui n’auraient pu suffire à la nourriture d’aucun être vivant. La terre n’était pas prête encore pour l’apparition du règne animal.

(L'Enseignement primaire, décembre 1892)

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2017-05-23

 

Nouvelles pièces au dossier Louis Perron

En fouillant précédemment la vie de Louis Perron, auteur d'origine française intégré au DALIAF, j'avais tiqué en relevant la publicité qu'il se fait à son arrivée à Montréal, quand il se présente comme expert en ballons et dirigeables.  Si cela cadrait plus ou moins avec sa pratique d'architecte et ingénieur civil, ainsi qu'avec ses écrits ultérieurs sur les grandes inventions contemporaines, c'était néanmoins inattendu à cette époque.  Néanmoins, un article paru avant son départ au Canada dans le numéro d'octobre du périodique Paris-Canada (p. 4) d'Hector Fabre confirme que son intérêt pour l'aérostation n'était pas que vantardise et qu'il figurait en fait au nombre des plus fervents aéronautes de son temps.  (Du coup, il conviendrait de fouiller un peu les histoires de l'aérostation en France dans les années 1870 et 1880 pour tenter de retrouver sa trace.)  Voici l'article :

AÉRONAUTES FRANÇAIS AU CANADA 

L’académie d’aérostation météorologique de Paris a donné dans sa salle des fêtes, 3 rue de Lutèce, un punch d’adieu à son pré­sident d’honneur, M. L. Perron, qui partait pour le Canada.

En raison du pays qui va devenir pour M. Perron, une nouvelle patrie, cette réunion a pris bientôt un caractère tout-à-fait canadien. Le Président de l'Académie, M. Wilfrid de Fonvielle, qui avait eu la courtoisie de nous inviter, lui a dès le début, dans son discours d’ouverture, donné ce caractère.  Le célèbre auteur des Aventures des grands aéronautes, de la Conquête du Pôle Nord, de Néridah, les Drames de la science, les Grandes ascensions maritimes, et de tant d’autres ouvrages de science aérostatique, a rappelé ce fait que Cyrano de Bergerac, le Jules Verne du dix-septième siècle, faisait attérir [sic] à Québec, le ballon créé de toutes pièces, et bien avant la lettre, par sa féconde et fantaisiste imagination.  Il a assuré à M. Perron, qu’en débarquant, à Québec, il éprouverait le même étonnement joyeux que les aéronautes de Cyrano de Bergerac, et il a fait aux applaudissements de l’auditoire, de sa voix chaude et vibrante, un tableau de la situation prospère et désormais inébranlable que la nationalité Canadienne-Française occupe sur le sol d’Amérique. Il a terminé par des considérations élevées nécessairement à la hauteur de son sujet, et exprimant l'espoir que les progrès de la science permettraient un jour aux nombreux amis de M. Perron, d’aller le retrouver au Canada après avoir traversé l'Atlantique en ballon.

On a écouté avec beaucoup d’attention et d’intérêt, une véritable conférence, lue par M. Maret-Leriche. Nous regrettons que le manque d’espace ne nous permette pas de publier le texte de cette conférence très nourrie de renseignements, qui témoignent d’une étude approfondie et des sentiments patriotiques de son auteur.

Puis, M. Eugène Godard, doyen des aéronautes de. France, a, dans une allocution très chaleureuse, rappelé son séjour en 1856, à Montréal.  Le souvenir ému qu’il a gardé de l’hospitalité montréalaise a très vivement impressionné les assistants. Nous sommes heureux à notre tour de le transmettre à nos lecteurs canadiens qui s’en montreront non moins vivement touchés.

Cette fête a pris fin au milieu des effusions des membres de l’académie d’aérostation et de leurs bons souhaits pour le succès de M. Perron, leur président d’honneur, dans sa nouvelle patrie qui, selon l’expression de M. Wilfrid de Fonvielle, est toujours la patrie française.

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De fait, ma reconstruction de la vie de Louis Perron à partir de sources primaires est confirmée par la notice de son décès rédigée par Édouard-Zotique Massicotte dans le numéro de janvier 1923 (.PDF) du Bulletin des recherches historiques (p. 24) :

Louis-Auguste Perron — Né à Paris, le 16 janvier 1844. Il fit la campagne de 1870, puis se livra à l’étude de l’aéronautique. En 1884, il fonda à Paris le Journal d'aérostation, dont l’existence fut éphémère. M. Perron quitta alors la France à destination du Canada. Pendant cinq ans, après 1890, il fut attaché à la rédaction du Samedi. Lors de son décès, survenu le 2 octobre 1916, il était de la société Asselin et Perron, architectes.

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Enfin, nous pouvons enrichir notre connaissance de la vie de Perron en citant un témoignage du jeune « Henry de Graffigny », auteur de proto-science-fiction à ses heures et modèle d'un personnage de Céline dans Mort à crédit.  Dans son ouvrage Récits d'un aéronaute (deuxième édition, 1886), c'est Perron qui apparaît dans le récit d'un affrontement d'aéronautes anglais et français le 25 octobre 1879 (pp. 38-39) :

Une autre course, faite à dessein, eut lieu le 25 octobre 1879, à Londres.  Ce concours international avait été organisé par la Society of Balloons of the [sic] Great-Britain (Société des ballons de la Grande-Bretagne). Le ballon anglais l'Éclipse, du cube de 900 mètres, devait être dirigé par M. Wright et le ballon français Académie d'aérostation météorologique n° 1, de 1,200 mètres de capacité, devait être monté par M. Perron, président de cette société, W. de Fonvielle, vice-président, et le commodore Cheyne.

Le sacramentel « Lâchez tout! » se fait entendre, les deux ballons quittent le sol glacé de Crystal-Palace of Sydenham et bondissent dans les airs.

Le ballon français jette du lest et monte...  Il atteint bientôt l'épaisse couche de nuages qui pèse éternellement sur la froide Albion; il la traverse et il monte dans l'espace resplendissant de lumière. Quinze cents mètres!  La dilatation s'opère, le ballon monte et glisse comme un météore dans l'azur des cieux.  Deux mille mètres! il monte toujours.  Enfin, à 7,000 pieds, la marche ascensionnelle s'arrête et l'Académie d'aérostation prend son vol en ligne droite.

Bientôt le soleil, s'abaissant sur l'horizon, rappelle aux hardis voyageurs que l'heure s'avance et qu'il faut descendre.  Les instruments de physique sont hissés dans un panier dans le cercle, et Perron saisit la corde de soupape...

Le gaz siffle en s'échappant, l'aérostat atteint les nuages sur lesquels, un peu auparavant, son ombre victorieuse courait.  Il s'y enfonce et, de la lumière, il retombe dans le brouillard.

Quand la couche vaporeuse est traversée, les aéronautes poussent un cri : — La mer !

En effet, la mer immense apparaît aux voyageurs.  De loin en loin, comme une aile de goéland, oscille une voile. Et le ballon descend toujours...

Sauvés! une île se dessine.  C'est un rocher aride, affreux; mais qu'importe, c'est la terre !  Le ballon descend encore, le guide-rope traîne dans les flots et modère la force qui l'emporte.  La nacelle atteint bientôt les vagues, mais la grève arrive et les voyageurs sautent sur le roc.

Il faut dégonfler, maintenant : à eux trois et avec beaucoup de peine, enfin, ils y parviennent.  Le ballon, son filet, son cercle, sont réunis dans la nacelle et le tout porté sur le plus haut sommet de l'île.  Les voyageurs commençaient à trouver le temps long sur leur rocher que la marée montante envahissait peu à peu, quand des ouvriers et des pêcheurs, qui avaient assisté de la côte à la descente de l'aérostat, arrivèrent avec des barques, et ramenèrent voyageurs et matériel à Plymouth.  Le lendemain, le tout était de retour à Crystal-Palace.

Le ballon français avait gagné la joute, l'aérostat anglais étant descendu sur la côte; aussi, à leur retour en France, les voyageurs furent-ils assaillis par des pièces de vers aussi élogieuses que mal faites.

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L'année suivante, Perron était encore de la partie pour une ascension qui va les amener à proximité de l'Angleterre.  Redonnons la parole à Henry de Graffigny qui raconte ainsi l'aventure dans ses Récits d'un aéronaute (pp. 64-65) :

Le 9 août 1880, le ballon n° 3 de l'Académie d'aérostation se gonfle à Cherbourg.  À trois heures, le sacramentel « Lâchez tout ! » retentit.  Les deux aéronautes Gauthier et Perron saluent la foule, qui les applaudit. Ils ne sont bientôt plus qu'un point, perdu bien loin dans l'immensité, au-dessus de l'océan.

Les navires à vapeur, forçant de pression, sortent de la rade et courent au-devant de l'aérostat, qui semble s'abaisser.  Dans leur nacelle, Perron et Gauthier sont tranquilles; et, pendant que Gauthier surveille le ballon, le président dessine et fait ses observations.  Là-bas, à l'horizon, comme une légère vapeur, une terre se dessine.  Est-ce l'Angleterre?  Non, c'est l'île de Wight.  Pourtant ils en sont à 160 kilomètres !

Le ballon s'abaisse, le lest s'épuise, il faut songer à la descente. Les courageux pionniers de l'air revêtent leurs appareils Gosselin. préparent le cône-ancre et se laissent aller...  Ils descendent.  À 800 mètres, un courant les reprend et les ramène vers les côtes de France. Ils passent comme une flèche au-dessus des remorqueurs envoyés à leur poursuite et ils viennent descendre sur le môle, où la foule enthousiaste les reçoit.  Ils avaient parcouru, aller et retour, près de 40 kilomètres.

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Deux ans plus tard, Louis-Auguste Perron participait à une ascension encore plus périlleuse, mais à Paris cette fois.  Citons de nouveau Henry de Graffigny dans ses Récits d'un aéronaute (pp. 61-63) :

Le 14 juillet 1882, une double ascension avait lieu à Paris à la place Wagram, où devaient se faire les essais de téléphonie aérienne, à l'aide de deux ballons à peu près du même cubage de 600 à 700 mètres ; le premier, avec M. Dartois accompagné de M. Normand, partait à quatre heures dix minutes et venait tomber, à six heures, à Crespy-en-Valois.

Le deuxième, le Montgolfier, partait à quatre heures quinze minutes, monté par MM. Perron et Cottin, président et secrétaire de l'Académie d'aérostation météorologique. Ce ballon qui, par une faute grave, avait été mis dans un filet plus petit que son volume, fut au moment du départ précipité par un coup de vent sur une maison faisant l'angle du boulevard Pereire. M. Perron dut jeter alors deux sacs de lest pour franchir cet obstacle, ce qui fit monter le ballon d'un bond à 400 mètres; neuf minutes après, à 650 mètres. La dilatation du gaz ayant rempli complètement le ballon, celui-ci se trouva trop à l'étroit dans son filet et éclata. M. Cottin venait de prendre note que le thermomètre était à 28° et le vent S.-E. 1/4. S  À ce moment, un bruit sec se fit entendre ; en levant les yeux sur le ballon, ils aperçurent que celui-ci était crevé dans sa partie supérieure.

M. Perron coupa immédiatement la corde de l'appendice, ce qui fit remonter la partie inférieure en forme de parachute et atténua la vitesse de la chute ; puis il jeta les deux sacs de lest qui restaient.  Le ballon faisait des oscillations d'une amplitude de 30 à 40°.  MM. Perron et Cottin se crurent perdus, et, en lisant le petit opuscule que ce dernier a publié à cette occasion, on ressent comme lui les sensations étranges qui ont dû à ce moment suprême les agiter.  Bien que la descente n'ait duré qu'une seconde et demie, leur vie entière se déroula à leur mémoire.  Un choc formidable arrêta cette descente vertigineuse, et les aéronautes se trouvèrent suspendus à 3 mètres du sol, dans une petite cour de 10 mètres carrés au plus. Le ballon se trouvait de l'autre côté de la maison située passage Chevalier, n° 20, à Saint-Ouen ; quelques minutes après, arrivaient les membres de l'académie d'aérostation météorologique, des amis, ainsi que le fils de M. Cottin, qui, ayant assisté de Paris à la chute du ballon, croyaient retrouver dos cadavres. Ils trouvèrent les deux aéronautes en parfaite santé.

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2017-05-20

 

Singularité théâtrale

C'est une pièce de théâtre qui dure quinze secondes...  La Singularité est proche de Jean-Philippe Baril Guérard (auteur et metteur en scène) est présentée à l'Espace libre jusqu'à ce soir.  Elle imagine le transfert de la personnalité d'une morte à son avatar (vécu de l'intérieur, d'où la distorsion temporelle qui étire quinze secondes sur une heure et quart) dans le contexte d'une société capable d'offrir la résurrection en série à ses citoyens.  Il s'agit donc de science-fiction franche et assumée, ce que l'on retrouve rarement au théâtre québécois, en dépit de quelques exceptions comme Alpha du Centaure (2007), Transhumain (2008) ou Les Mondes possibles (2008), sans parler de la pièce Le Bras canadien et autres vanités (2013) ou l'adaptation en 2006 de L'Autre Monde de Cyrano de Bergerac que j'avais également vue à l'Espace libre.

La conceptualisation du transfert reste un peu vague.  S'agit-il d'une extraction des vestiges mémoriels dans le cerveau d'une noyée ?  Faut-il supposer qu'il y a un implant qui enregistrait les souvenirs de la protagoniste, Anne, jusqu'à sa fin tragique, comme dans « Learning to be me » dans le recueil Axiomatic (1995) de Greg Egan ?  Ou s'agirait-il plutôt de copies de sauvegarde de sa personnalité, comme dans l'univers des « Eight Worlds » de John Varley, ce qui fait remonter l'idée aux années 70 ?  Toutefois, comme Anne conserve un souvenir de ses dernières minutes de vie, il faudrait que la copie de sauvegarde soit mise à jour en continu (dans le nuage ?) et en temps presque réel.

Néanmoins, la mise en scène de ce transfert est excellente.  Deux versions d'Anne surgissent et s'affrontent.  D'une part, il y a celle qui vient de mourir et qui revit ses souvenirs les plus récents à partir d'un moment agréable au bord d'une plage.  D'autre part, il y a celle qui s'échafaude à partir de la « cartographie des souvenirs » de l'ancienne version et qui réclame de réviser les moments désagréables qu'elle ne désire pas conserver.  Ce refus du malheur et même des simples imperfections de la vie trahit une faille fondamentale de la personnalité d'Anne, que la pièce finira par élucider.

L'instabilité de la réalité remémorée rappelle ici un peu la pièce Constellations (2012) de Nick Payne, qui explorait les possibles quantiques dans un registre distinct mais un peu apparenté.  L'intrusion dans les souvenirs d'Anne d'un personnage « pas rapport », Bruno, un gnochon de service qu'elle avait côtoyé au boulot des années auparavant, sert à la fois à détendre l'atmosphère, à souligner la facticité de l'action et à préparer la révélation finale (un peu télégraphiée).  Les personnages du drame mémoriel finissent d'ailleurs par interpeller Anne pour lui rappeler qu'ils ne sont pas les personnes qu'elle connaît depuis des décennies, mais les représentations qu'elle s'en fait.  Malgré le flou du concept, ces dialogues à plusieurs niveaux ont ici une justification que n'ont pas toujours les jeux métafictionnels à la Pirandello, précisément grâce à la démarche science-fictive de l'auteur.

Le dévoilement des rapports entre Anne et sa sœur Élise constitue le point d'orgue de la pièce, même s'il a été aussi préparé par l'ébauche d'une histoire d'amour entre Anne et David.  Ce dernier est un « Organique » qui refuse la réincarnation sérielle (ou appelons-la aussi la métempsycose technologique) pour des raisons qui restent un peu nébuleuses.  Il a son corps d'origine et il a trente ans, ce qui trouble Anne, qui a 196 ans bien sonnés en tant que « Synthétique ».

La relation au temps des Synthétiques capables de se réincarner dans des corps nouveaux est forcément différente de celles des Organiques qui ne vivent qu'une vie.  Est-ce que la mort donne plus de prix à chaque moment, même s'il est imparfait ?  En revanche, l'immortalité devrait permettre d'améliorer son expérience de l'existence, d'une vie à l'autre — si ce n'est qu'en amendant ses souvenirs...  La pièce n'explore pas complètement cette piste, car David met plutôt Anne au défi d'imaginer la finitude de son existence, puisque le Soleil périra un jour en détruisant la Terre.  Si toute existence a un terme dans un univers fini, la durée de l'existence importe-t-elle ?

David a mis le doigt sur un point sensible pour Anne, comme il était inévitable dans le contexte de la reconstitution de sa personnalité et de son passé.  La vérité sur les 72 transferts antérieurs de la mémoire d'Anne éclate enfin, mais Anne 74 espère encore faire mieux qu'Anne 73.  Elle sera plus belle, plus parfaite, moins malheureuse — même si elle se souviendra d'un party de plage perturbé par la présence d'un Bruno qui n'avait aucune raison de se trouver là et qui la mettra en garde contre la tentation de se reposer uniquement sur ses souvenirs.

Ce questionnement sur l'immortalité est à rapprocher peut-être du roman Le Projet Éternité (2016) de Jean-François Beauchemin, où la possibilité de l'immortalité inspire également la méfiance plutôt que l'espérance.  Il se double ici d'une réflexion qui porte moins sur l'identité que sur la construction de la personnalité.  Peut-on échapper à sa souffrance en altérant le passé dont on se souvient ?

Bref, la compagnie du Théâtre en petites coupures a eu l'audace d'aborder un thème peu commun.  Les acteurs — Isabeau Blanche, Olivier Gervais-Courchesne, Mathieu Handfield, Maude Hébert, David Strasbourg et Anne Trudel — jouent avec justesse, et même avec intensité quand il le faut.  Jeudi soir, la performance a été suivie d'une conversation de l'auteur, Jean-Philippe Baril Guérard, avec la créatrice Dominique Leclerc, qui a conçu la pièce Post Humains de la compagnie TRS-80 présentée à l'Espace libre en octobre prochain.  Mathieu Dugal, de l'émission radio-canadienne « La Sphère », était censé animer, mais il est arrivé en retard parce qu'il croyait que la représentation avait lieu une heure plus tard.

L'auteur admet avoir emprunté le titre de sa pièce à l'ouvrage de Ray Kurzweil, The Singularity Is Near (2005), tout comme les idées brassées par Kurzweil l'ont beaucoup inspiré.  (J'en profite donc pour inclure la numérisation de la couverture de mon exemplaire...)
J'ai dû partir avant la fin de la table ronde, mais je n'ai pas entendu le dramaturge évoquer Vernor Vinge.  En revanche, Dominique Leclerc a évoqué sa découverte du milieu des transhumains, cyborgs et biohackers.  (J'ai dû sourire une fois ou deux en les écoutant puisque je me souviens de l'arrivée de l'extropianisme sur internet dans les années 1990, tandis que la mention de corps cryogénisés en vue d'une éventuelle résurrection, qui a fait sursauter dans la salle, me rappelle surtout mon feuilleton sur le sujet en 1985-1987...)  Après avoir répondu quand l'animateur improvisé avait posé une question à Leclerc, Baril Guérard a enchaîné en mentionnant la possibilité de changer de corps pour bénéficier de nouveaux modèles améliorés, plus éco-énergétiques par exemple, en attendant un transfert complet dans la virtualité.  Il anticipait une question dans la salle qui s'inquiétait des conséquences environnementales d'une telle immortalité effective pour la planète.

Leclerc a cité (rapidement) la prothèse complète (whole-body prosthetic) souhaitée par Natasha Vita-More comme exemple de démarches actuelles.  Baril Guérard a ensuite abordé les questions de l'incarnation et de l'identité (défrichées de manière brillante par Stanislas Lem, rappelons-le, par le chapitre sur la « phantomologie » dans sa Summa technologiae de 1964) en soulignant que l'upload d'une personnalité implique un dualisme (âme/corps, logiciel/matériel) qui n'est pas nécessairement confirmé par les dernières découvertes scientifiques.  Il a soutenu qu'il était nouveau de s'inquiéter du prix à payer pour ces nouvelles technologies, tant du point de vue littéral (qui pourra se permettre financièrement de bénéficier du transfert de personnalité d'un corps à un autre ?) que du point de vue des impacts sociaux et environnementaux.  (Ceci occulte quand même un grand nombre d'ouvrages de science-fiction sur ce sujet, en passant par The Stars My Destination d'Alfred Bester, le cyberpunk qui reposait sur une répartition inégale du « futur » ou la série « Sleepless » de Nancy Kress.)

La culture québécoise est en train d'assimiler le futurisme.  Même si les gardiens du sérail restent allergiques au mot même de science-fiction (il fallait entendre hier les participants à l'émission « Plus on est de fous, plus on lit » parler de La Servante écarlate d'Atwood ou d'Orphan Black sans jamais prononcer le mot), les procédés et les tropismes de la science-fiction imprègnent de plus en plus la culture qui se fait au Québec.  Avec de trente à cinquante ans de retard sur la littérature de science-fiction, certes, mais aussi avec une perspective additionnelle, qui sera peut-être la clé de créations aussi abouties.

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2017-05-18

 

Une fantaisie vernienne

(En 1901, une grande course de journalistes s'engage pour faire le tour du monde aussi rapidement que possible dans l'esprit du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, ce qui vaut à l'auteur vieillissant quelques prises de contacts plus ou moins appréciées.  Du coup, un collaborateur du Figaro qui se fait appeler « Pierre ou Paul » signe dans ses pages du mois d'août une petite fantaisie qui sera d'ailleurs reprise au Canada sous une forme tronquée.  La référence à un Stapley importun déforme le nom de l'explorateur Stanley, peut-être à dessein.)

GLOBE-TROTTING

A Amiens, chez Jules Verne. Cabinet de travail élégant. Mappemonde.

UN VIEUX serviteur, annonçant. — M. Léopold Stapley.

JULES VERNE, étonné. — Une visite?... Fais entrer, Philéas. (Entre M. Stapley.)

M. STAPLEY. — Maître, je vais passer cinq semaines en ballon, et auparavant j'ai eu besoin de vous serrer la main.

JULES VERNE. — La voici. (Mains.) Votre ballon est dirigeable ?

M. STAPLEY. — Comme un vieux caniche en laisse... à condition toutefois que nous n'ayons ni vent, ni pluie, ni aucune de ces perturbations atmosphériques qui, malheureusement...

JULES VERNE. — J'entends bien. Au revoir, monsieur.

(Exit M. Stapley. Rentrée de Philéas.) 

JULES VERNE. — Qu'est-ce ?

PHILÉAS. — Un journaliste, monsieur. (Entre le journaliste.)

LE JOURNALISTE. — Maître, je viens vous embrasser. Je pars ce soir dans la Lune.

JULES VERNE. — Faites. (Joues.) Vous prenez mon moyen de locomotion ?

LE JOURNALISTE. — Parfaitement. L'obus... intérieur capitonné... Nous sommes deux à avoir eu la même idée. Alors nous faisons le voyage en sens inverse. L'un part de la Lune, l'autre de la Terre. C'est à qui ira le plus vite.

JULES VERNE. — Belle émulation! Au revoir, monsieur.

LE JOURNALISTE. — Au revoir, maître, et merci. Je pars réconforté. (Il sort.)

PHILÉAS, annonçant. — M. Jacques Claudicant !

JULES VERNE, stupéfait. — Mais je vais prendre un jour!!

M. CLAUDICANT, entrant. — Maître, j'ai l'intention de faire vingt mille lieues sous les mers. Je viens vous demander votre bénédiction.

JULES VERNE. — Bien volontiers. (Il la donne.)  Et prenez garde de vous mouiller !

PHILÉAS, entrant. — Monsieur, c'est les enfants du capitaine Grant.

JULES VERNE, affolé. — Assez! Je n'y suis plus pour personne. (Seul.) Ah! çà, je redeviens donc à la mode, moi ?

Pierre ou Paul

(Le Figaro, 13 août 1901, p.1.)

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2017-03-28

 

Une traduction brussolienne

(En 1994, j'avais complété cette traduction de « Soleil de soufre » de Serge Brussolo, mais je ne semble jamais avoir trouvé l'occasion de la publier ou de contacter l'auteur pour lui en parler.  Comme une traduction du même texte par Edward Gauvin vient d'être mise en ligne, je me suis dit que ce serait intéressant pour les lecteurs de pouvoir comparer les deux exercices.)

Sulphur Sun

Serge Brussolo

It rose like a gigantic pyre erected on the gray clay of the plain.  Like a titanic imbrication of firewood atop which the city seemed strangely and insecurely perched, with its towers wider at the base than at the pinnacle, the dungeons curiously narrowing at the height of their crenellations, so much so that they could be confused from afar with those seemingly endless factory chimneys.  The ramparts around the city also followed the same pattern of truncated cones, and they unfailingly inspired the feeling that the sentinels going along their rounds were on the verge of falling over the edge and sliding down the abrupt slope of the walls, their helmets striking sparks from the smooth black blocks cut open here and there by the thread-like apertures of loopholes.  Coming closer, one saw that the flanks of the mountain where the city took root were totally covered with a multitude of tree trunks recently felled, trimmed, scalped; reduced to large anonymous logs and constituting an inextricable thicket that piled up to abut the first stones of the ring of ramparts around the city.  Whence arose this strange impression of a pyre thrown down in a heap by the hand of a colossus for some feverish holocaust.

To enter the city, one had to drift for several long days through this labyrinth of firewood, at first sticky with sap, then, as one got closer and closer to the top, dry and splintery.  Such a race, where each step could dislodge and break the balance of the tangled trunks, condemning at once the traveller to perish in the thunderous roll of an avalanche of bark, invariably left one feeling caught in one of these oriental needle games where the slightest false move will disqualify a player.

For my part, as soon as I crossed the threshold of the only access gate, I remember very well how I seeked the cool refuge of a church's blue slate walls, fleeing into its darkness the heat and the intolerable smell of sawdust which had escorted me in my climb.  Instinctively, my fingers sought the marble baptismal font usually flanking the collection box at the foot of the first pillar.  The icy liquid stinged my knuckles, immediately chasing away the migraine as its first symptoms already buzzed beneath my temples.  I dipped my palm in the middle of the chipped Carrara conch, in the small, iridescent puddle where still danced the rare gleams filtering through the stained-glass windows.  Then raising my arm at the cost of an excruciating effort wherein could already be deciphered all the exertions of my uphill race, I touched forehead, lips, and stomach with my thumb...  The heady fumes of gasoline made me shiver.

I stayed there.  My back to the pillar, savoring the cold of the marble through my sweat-drenched shirt.  Somewhere in the depths of the crypt rose the cry of a child, uncertain, surprised to find himself there, naked, held by a stranger's hands above the bowl of the baptismal font as drops of kerosene swelled on the lip of the holy cruet and came crashing down on his forehead, between his eyebrows.

I went out, eyes lowered, discovering anew the paving stones of the sun-flooded street where straggled, in the burning dawn, the ultimate arabesques of a farandole.  The wind blew along the ground a rolling wave of red confetti which sweat stuck to the exposed skin of my legs, like so many fantastical pustules.  Stricken with this carnival smallpox, I nevertheless walked to the fissured fountain where a cluster of bronze tritons spewed out a stream of ethyl alcohol, fatty, almost thick.  Maybe methanol.  The violent smell, unalloyed, industrial I should say, made me curse briefly such a tasteless and unimaginative choice of liquid.  However, the intoxicating effluvia muddled my thoughts, paralyzed my brain like a prolonged inhalation of ether, and images unrelated to my present preoccupations rose up between my eyes and reality.

As I do each time, I had to make a sudden effort to avoid sinking down, my knees weakening, complaining, and to tear myself away from the tide of evermore insistent odors.  I ran down the sloping street, twisting my ankles on the irregular pavement made iridescent by the rivulets of alcohol, spreading in steel-blue and golden streaks.  The first pyres appeared, marking off the roadway, the sidewalks.  Meticulous piles of dry, dusty bundles of wood, jealously protected from humidity for years until this ultimate day.  Mountains of logs in studied and alternating arrangements, with access galleries and central combustion chambers for a whole family...  I slowed my running, offering my raw throat to the aromas of the gnarled wood, the dried, blackened twigs, the kindling, armfuls of skeletal and rustling branches popping under my heel in a concert of dry crackling.  I watched for an instant white hands turning blue, streaked with scratches, as they carried bundles scrupulously chosen long in advance of this one ceremony, and then I strolled among the heaps of branches, amid these sounds and smells of a forest in the fall.  The heat had gotten worse, and my eyebrows could no longer contain the flow of sweat streaming down my forehead.  I suddenly wished to dive into the shadows of the arcade and an unendurable thirst squeezed my throat tight, swelling my tongue between my teeth.

A dark vault sucked me inside...  A ballroom, with a tiled floor of black deep as a mirror, its echoes at once near and faraway, with a dome of night, blue like the sleep of buried beasts.  My toes left incongruous haloes of condensation on the marble, manifestations of a fever that suddenly seemed obscenely moist in these rooms where glazes and mirrors appeared to have been conceived for something altogether different than catching the last breath of a dying man.  At my feet, a handful of confetti had sketched a hasty atlas of unknown constellations.  A silken shawl, moved by a draft, wiggled on the floor like a strange smoke fabric fallen from the shoulders of a ballerina, drifting on the surface of this lake of solidified black ink.

Intruding in this world of dark snow with the stench of my sweat and my panting, I felt the sudden urge to look if the soles of my feet had not melted the ice of which the ground seemed made, to check if my ankles had not just broken through the indelible waves of a pond marking me for life with the most ridiculous tattoos.

The woman stayed back, leaning against a caryatid, and her livid hand, blue, the nails cyanotic from an irrepressible inner cold, rested very exactly between the breasts of the statue in an unwittingly provocative gesture.  A long scarf of gray silk girded her neck, two lengths crossing below the nape, and fell down to the ground on both sides of the collarbone, enclosing her nude and icy body between twin fabric parentheses.  Her belly hung heavily and her breasts pendulously.  Networks of purple capillaries crisscrossed the skin, evoking the image of a porcelain finely crazed.  Fragile.  Shadows washed out her features; barely did I have time to discern a plain and graceless profile, pale and upsetting, before her upraised arm offered me a cup of some unknown liquid.

I drank.  Without a word.  When came time to leave, grabbing the hand still offered, I bent, placing my mouth on her hand's back, just above the knobby line of the joints.  She did not stir, yet, in that second when her wrist fell back, I distinctly saw the horrible burn inflicted by my lips on the smooth, cold skin, like a double curve swollen by bloody blisters.  Perhaps, if I had listened more closely, I could have heard her flesh sizzle when my lips touched her skin, and inhaled the unique aroma of burnt meat.

She smiled apologetically, with a bored and worldly air, like a hostess who—at a high society dinner—would note a protocolar misstep beyond her control and would call on the indulgence and complicity of her guests.  I went out.  Finding again the boulevards, the heat and the row of pyres raised on the pavement at regular intervals.  Was I really running a fever?  No more than usual no doubt.

I observed that some fled my gaze, while others, more clever, affected on the contrary to inspect me without seeing me, as if I were devoid of any opacity, transparent, in a word.

Stopping in the ballroom had been useless, only intensifying the presence of the furnace outside.  Groups of girls, nude and silent, filled the balconies on both sides of the street.  If I raised my head, I could see the stiffened tufts of their pubic hair, lacquered with red phosphorus, like their eyelashes, their hair, or their nipples.  A few had shaven heads, and the naked skulls, helmeted in a crust of scarlet phosphorus, irresistibly reminded me of enormous matchheads.

I believe two or three of them smiled, but I cannot swear to it...  I noticed how their haggard features bore the marks of the previous night's exertions, of the songs, the dancing, the terror perhaps.  For I knew that strange celebrations filled the narrow streets at night, horrible farandoles where boys and girls dance, buckled into costumes covered with white phosphorus ready to burst in flames as soon as the ambient temperature rises above the fatal threshold of 30 degrees C, which forces them to flee the streets and the exposed squares as soon as the first rays of the sun strike.  Afterwards, woe to they who let daylight surprise them on the grass of a park, felled by a drunken stupor, supine in their lethal costume of which the powdery white somehow recalls the uncertain substantiality of a butterfly's wing.

Transformed into a living torch, they cannot even throw themselves in the nearest fountain since it will only make the fire destroying them burn harder.  And yet they continue.  Every night.  Racing through the childish and antiquated stagings of a laboriously reconstituted Italian festival, they scatter, terrifyingly vulnerable, offered, exposed to the slightest scrape a tad too brutal, to the glowing embers of the cigarettes that some start smoking, like dandies relishing such a challenge's bravado.  They dance, without watches, deprived of any means to tell time since all the city's clocks are now stopped.  They dance, knowing full well that at this latitude the Sun follows night without any perceptible transition, and knowing that since the wine robs them of their sense of time, they will soon be unable to foresee where and when daytime will catch them unawares.

Thus, plazas, gardens, large esplanades with few hiding spots are greatly prized during these ironical and desperate sarabands.  "The greater the risk, the gayer the dance," say the songs, and more than one farandole has suddenly caught fire like a living wick, consuming in a few seconds all those who had joined hands instants before, leaving only a wreath of blackened bodies across the flagstones, strangely reduced and deformed by the flames, tarry statues contorted by chance according to postures out of the arcana of ancient thaumaturgy.

Thirst and fever made me stumble again and seek refuge under the porchways.  At the top of a few stairs, my moist, burning hands fell on a chiselled marble plaque screwed above a large bronze knocker.  In the stead of my eyes momentarily blinded by the half-light, my fingers deciphered the straight-lined and sharp-edged letters of the word "MUSEUM" cut with a burin.  An inky black carpet guided my steps between hedges of gold chains meant to protect the exhibits from the tactile inquisitiveness of the visitors.  The door left open caused a draft to clank, lazily and rhythmically, the festoons of links.  The acid smell of the alignment of sculptures immediately swept over me, teasing my sinuses, boring deep into my smarting nostrils, and I sank in a contemplation of the lemon-colored statues lining the gallery.  Slender virgins, all tapering veils and folds that blossomed finally with the face of absence or blissful void.  Titans, freezing an ultimate and prodigious contraction.  Ephebes, combining soft and harsh curves all at once, and so many others, standing, all carved from solid sulphur by the chisel of a genius.  Brittle masterpieces, incredibly fragile, suffocatingly fragrant, that an elbow can shatter to bits, to dust, that a spark can set ablaze, releasing a torrent of unbreathable smoke and leaving nothing of the work but a large soot flower splashed on the wall like a forgotten shadow of the vanished object.  I have never been able to resist the fascination of these bodies, of these gestures, arrested by the artist in a material so unfit to immortality:  sulphur; to resist the intellectual wrenching wrought by these powdery and flaky marvels that one would want to be eternal, forever preserved from the time of destruction, and that one discovers instead to be poignantly frail, as if their creators—by choosing for their art such an eminently perishable substance—had wished to highlight the irony of their vulnerability.

I slowly stepped across the room, putting behind me the twin rows of inflammable creations, and I entered the library.  The smell of leather and paper, assailing me in waves fringed with mold and dust, progressively dispelled the acrid stench of sulphur, and I could let my fingers run along the shelves, counting the gilt-backed books like the rollers of a prayer-mill...  The inquiries of a people slept there, exposed to fungi and to the gnawing of rodents:  treatises on phlogiston establishing fire as the main principle in the constitution of bodies; abstruse studies on the decay of poisons and the emanations of hydrogen phosphide from which originate the will-o'-the-wisp; parchments smeared with oriental characters discoursing upon the secret of Greek fire; histories of Bengal lights and fireworks in thirty volumes, with sections devoted to erudite and in-depth discussions of roman candles, Congreve rockets, serpents and crowning pieces...  I continued on my way, pressing the palms of my hands cooled by the leather of book bindings to my cheeks burning from the inflammation.  A high and narrow corridor propelled me into the coppery world of pyrometers, into a forest of fevered gauges with increasingly sensitive needles.  Yet, the unit chosen for their calibration being unknown to me, the quiverings and leaps of the red cursors I passed by hardly allowed me to judge the gravity of my state.  The corridor led to a vast room.  Its unstudied architecture, based on the mere imbrication of enormous stone blocks, told me it was likely situated within the fortifications surrounding the city.   It was damp and cold.   There was no lighting system to dispel the shadows left by the two loopholes with their overgrown openings; I held my breath, knowing ahead of time what I was going to discover.  Very quickly, quite unsurprisingly, my fingers stretched out like a blind man's touched upon the smooth surface of a showcase and I knew immediately I had not been mistaken.

I closed my eyes, trying to imagine my surroundings:  showcases like high and narrow aquariums, in serried ranks, holding within their walls the unique canvasses of old masters, priceless tapestries, fabrics, silks, painted in olden times by geniuses.  A whole world of irreplaceable portraits, frescoes, triptychs painted or woven long ago with materials derived from phosphorus anhydride and since then provided with the unpleasant faculty of spontaneously bursting in flames upon mere contact with air.

Whence the obligation to keep them permanently enclosed in vacuum within sealed display cabinets, which would seem at first glance to isolate them definitively from any danger.  Yet, to depend trustingly on this false evidence would be a grave misunderstanding of the esthetic perversity of this planet's artists, as not one of these protective panes is thick enough to withstand a simple thrown stone.  Some—preferably those which contain artistic treasures without compare—are made of the most fragile crystal, and the mere impact of a lost bird flitting about aimlessly after entering through one of the loopholes, would be enough to cleave them along their entire length, letting the ambiant air rush in, with a shrill whistling.  Not one of the exposed pyrophoric materials would stand up to such treatment for more than a few seconds, and one would see the tapestry consumed, falling prey to an inner combustion, to a destruction inscribed in its very pigments, its wools, its threads since the first day of its existence, of its creation, when it was woven in a perfect vacuum inside an air-tight caisson by a man in a survival suit.  What could be more worth contemplating by the mind than the image of this obscene and subtle game whereby the artist strives to destroy by creating, and whereby, far from trying to fashion his work out of incorruptible bronze, he struggles to make of it a thing infinitely delicate and fragile in which the germ of mortality can awaken at any time.  Thereafter the permanence of danger can only sustain the rare and powerful exaltation of the esthete, the amateur, which multiplies their powers of perception, a sensation analogous to one's feeling in front of those faces, on a railway station platform, which one tries to grave into memory in a few seconds because one knows they will never be seen again.  I turned back, unhurried, carried by the torpor of my fever.  Drowsy and yet terrified to have to face again the heat of the street.

It is true that here, on this planet, in these streets, under these arches, beneath these marble vaults, people die from strange icy maladies that kill without a fever or a sweat.  And these women, and these men suffer from eerie algid disorders in which the sensation of unceasing chill is progressively coupled with a general weakening that result in deadly languors beyond remedy.  "Adiabatics..." a girl once whispered into my ear, a very long time ago, characterizing with that one word the problem afflicting these bodies that neither receive nor transmit any amount of heat.  Whence their fascination with fire, their esthetics, and this morbid cult of incineration.  But no matter after all since my task requires not philosophy but action.  I know they burn without feeling anything and that a child can pass his hand through the flames and watch his charred fingers shrivel as he continues to chew the candy that fills his mouth.  No matter then that couples will sprawl undressed on sheets damp with gasoline, rubbing desperately against each other, knowing that in a few seconds the boy's pubes, coated with a crust of phosphorus and potassium chlorate, will meet his partner's mons veneris, lacquered with an abrasive film to serve as a friction strip, so that this contact will strike the spark that will embrace them in an ultimate conflagration.  No matter...

My role will be over in a few hours, as soon as all will have gained the summits of the pyres, like castaways clinging to the crests of tiny desert islands, and I shall have reached the great council hall where, deposited in the center of the gigantic ceremonial table, lost in an immensity of somber varnish, will be waiting for me the only match of this city.

Perhaps, like some of their fellows in other towns, they will have prepared for me one of those white and shapeless asbestos suits, breached only at eye-level by the narrow opening of a fire-proof glass window, but such consideration, though revealing of the utmost delicacy, is quite unneeded.

I shall pick up the match, I shall press it upon my lips burning with fever, listening for the quick crackle before the ignition, and, with one sweep of the arm, it will be enough to throw it by the window into the first fountain overflowing with alcohol.  Then...

Then, I shall run away in the midst of the first cracklings of the blaze leaping from fountain to gutter, from gutter to pyre, and I shall leave the city, shooting through flurries of sparks blown by the wind into every opening.  Perhaps I shall nevertheless put on the asbestos suit, just to delight in its darkening by curls of soot...

I shall leave by the main gate, careful to look back only as I start down among the labyrinth of trunks covering the hill.   Then shall I see thick and hard curls of smoke shoot up like a seething mob from the top of the towers, completing the analogy with factory chimneys in my mind; and the fire will roar behind the ramparts with powerful, muffled growls.  I shall look back a second time as my feet will touch the soil of the plain, to let my brain record the image of a hill become a gigantic pyre, a mound of flames in the middle of the desert, and hear the heavy beat of this inferno.

Once the last fires die down, I shall turn back, climbing once more the rise amidst the sharp explosions of the charcoal bark.  I shall ascend to the summit, clutching against my breast the small box of white wood with its label from a grade-school notebook, barred by two parallel broken lines and framed by the usual thick blue border.  Softly will I then pour between the walls of this frail and derisory vessel, using my hollow palm, the ashes of a people as futile as the hope of a successful patience.  At night's fall, my nails stained by the blue ink, my fingers straining around the wire-like handle of the tiny penholder, I shall have to calligraph laboriously the name of the city, the planet and the inhabitants in a single stroke that will be dried in the same second by my fiery breath...

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