2018-02-18

 

La première pièce de théâtre de science-fiction québécoise ?

Depuis quelques années, j'essaie de chroniquer les pièces de théâtre qui sont des créations canadiennes d'expression française et qui relèvent de la science-fiction.  La dernière en date, c'était la pièce Post-Humains, à la croisée de la réalité et de l'anticipation.  Mais à quand remonte le premier effort québécois dans cette veine ?

Dans mon Petit Guide de la science-fiction au Québec, je mentione les textes théâtraux des années 1960 dont j'avais parlé dans un billet précédent, entre autres À ceux qui viendront d'André Berthiaume, pièce publiée en 1965 mais créée en 1958, et Api 2967 de Robert Gurik, publiée en 1971 mais créée en 1965.  Avant, il conviendrait peut-être de mentionner les adaptations canadiennes des pièces de Jules Verne si les récits ainsi adaptées ne relevaient tout simplement pas de la science-fiction : Les Enfants du capitaine Grant, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Michel Strogoff ou Famille-Sans-Nom.  À la rigueur, on pourrait inclure Le Pénitent, pièce tirée par Louis-Napoléon Senécal du roman Les Indes noires de Jules Verne en décembre 1903, selon Moïra Rendace.  Ce roman de Verne entrerait dans ce que j'appelle le merveilleux technique, mais plus difficilement dans le merveilleux scientifique que j'assimile à la catégorie de la science-fiction.  Notons aussi que personne ne semble savoir si on a joué Le Pénitent depuis sa rédaction par Senécal...

À la radio, le feuilleton hebdomadaire Notre Canada (diffusé sur les ondes de Radio-Canada du 25 septembre 1942 au 22 janvier ou 21 mai 1943, selon les sources) met en scène l'invasion imaginaire par les Nazis du village canadien (fictif) de Val-Hébert.  Création ou adaptation de Paul Gury (Loïc Le Gouriadec, 1888-1974), on a ici une forme d'uchronie qui renouvelle l'idée du roman Similia Similibus en 1916.  Les comptes rendus de cette série varient suffisamment pour que je les prenne avec un grain de sel en attendant de pouvoir fouiller moi-même son histoire.

Un autre texte pourrait s'inscrire dans la catégorie de la science-fiction théâtrale québécoise, quoique de façon marginale.  Écrit par Marc-René de Cotret et publié en 1928 par les Éditions Édouard Garand dans la collection « Le Théâtre canadien », Le Sérum qui tue est qualifié de grand-guignol.  En attendant de savoir si cette pièce a été jouée à sa sortie, on notera qu'elle a été montée par le Centre du Théâtre d'Aujourd'hui, du 19 septembre au 20 octobre 1973, qui la présentait en même que la création de Jean-Claude Germain (alias Magnier), Les Méfaits de l'acide.  La combinaison est montée de nouveau par le Théâtre du Horla, du 16 juillet au 23 août 1975.  Le sérum mortel qu'un médecin veut administrer à sa femme pour s'en débarrasser représente-t-il un novum technique, ou une simple ficelle de l'intrigue ?

Pour ce qui est de l'anticipation franche, il faut sans doute se tourner vers la pièce Qui ?  Quoi ?  Quand ?  Où ? (aussi désignée dans la publicité de l'époque comme Qui... quoi... quand... où ?) d'Hervé Gagnier et Georges Henri (ou Georges-Henry) Robert.  Il s'agit d'une grande revue en deux actes et treize tableaux, qui a tenu l'affiche au Théâtre Canadien-Français de Montréal durant deux semaines à partir du 12 avril 1926.

Les deux auteurs travaillaient à l'époque pour La PresseHervé Gagnier, né le 15 janvier 1895 à Montréal, fils d'Arthur Gagnier et Eugénie Galaise, avait fait des études classiques et philosophiques au Collège de l’Assomption de 1907 à 1915.  Le 3 janvier 1921, il avait épousé à Montréal la fille d'Ovide Gauthier et Mathilde Amyot, Cécile Gauthier.  Journaliste de métier, il était aussi un homme de théâtre, connu pour des revues.  Dans la foulée de ses noces, il signe une pièce patriotique assez ambitieuse (trois actes, cinq tableaux, seize personnages) intitulée Dollard (Montréal, Imprimerie des éditeurs, 1922, 79 pages).  Il décède à Montréal le 27 janvier 1931, à Montréal.
L'aîné des deux, G. H. Robert, né en 1878 ou 1879 et décédé en novembre 1959, avait épousé en premières noces, Dolorèse Picard, et en secondes noces, Marie-Louise Lamarre.  Un fils lui survit, Gérald.  Il a une longue carrière de journaliste, qui débute dès 1900 dans La Mascotte, un des tout premiers journaux sportifs au Canada francophone.  Il est également un amateur de théâtre qui lance en 1903 un hebdomataire illustré, Le Théâtre, consacré aux activités théâtrales de la région montréalaise, voire de la province.  S'il signe quelques pièces, toutefois, seul ou en collaboration, elles ne semblent pas avoir connu un grand succès, mais il aura été un animateur de la vie théâtrale montréalaise pendant une bonne trentaine d'années.  (La photo ci-dessus date de 1909 et serait parue dans le Passe-Temps.)
Au théâtre de l'époque, la « revue » est un feu roulant de saynètes ou de commentaires (et d'improvisations ?) sur des thèmes tirés de l'actualité, si je comprends bien.  Ce serait en quelque sorte un ancêtre de certaines formes du stand-up ou du fameux Bye-Bye radio-canadien annuel.

L'action du spectacle Qui ?  Quoi ?  Quand ?  Où ? (dont le titre rappelle les questions que se posent les journalistes en composant leurs articles) se passe en 1999.  La revue fait intervenir les acteurs Fred Barry, Raoul Léry et Antoine Godeau sur la scène du théâtre d'Alexandre Sylvio, avec des décors spéciaux fournis par le décorateur Delangis.  Si certains commentaires sont élogieux, d'autres sont plus mesurés.  Dans La Lyre d'avril 1926, un certain Fabrio accuse la projection dans l'avenir de justifier un ramassis de « toutes les excentricités les plus insensées ».  Et « l'intrigue — si même on peut découvrir une intrigue à travers ce galimatias — nous donne une idée de ce que sera Montréal à la fin du présent siècle.  Puisse le supposé volcan du Mont Royal se réveiller et engloutir la ville avant que nos arrière-petits-enfants en arrivent à cet état d'abêtissement. »

Bref, le chroniqueur juge que tout est est médiocre, à l'exception d'une scène dans un tribunal, et il suppose que ce serait dû à l'expérience de journaliste d'un des deux auteurs, habitué à fréquenter les cours.  À certains égards, ce théâtre du futur enraciné dans le présent contemporain peut faire penser aux projets récents du Théâtre du Futur (fondé en 2011), en particulier la Trilogie du futur qui était à l'affiche à Montréal l'an dernier au Théâtre Aux Écuries et qui réunissait des spectacles concoctés en 2011, 2012 et 2015.

S'agit-il de la première pièce de théâtre de science-fiction au Canada francophone ?  Jusqu'à preuve du contraire, il sera permis de le supposer.

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2018-02-13

 

Les Saisons de l'indépendance

Cinq ans plus tôt, l'écrivain québécois Martin Lessard avait signé un premier roman de science-fiction imparfait mais prometteur, Terre sans mal, chez Denoël.  En 2016, la sortie d'un second roman, Les Saisons de l'indépendance, chez Ad Astra éditions signalait donc un retour à la forme longue après une pause consacrée à l'exploitation de nouvelles réunies dans le recueil Durée d'oscillation variable (Long Shu Publishing, puis Multivers).  Malgré quelques défauts techniques (coquilles, déficiences de la relecture et de la révision), l'histoire concoctée par Lessard se laisse lire avec beaucoup de plaisir, au point où j'ai été tenté de classer le roman parmi les meilleurs titres de science-fiction québécoise depuis deux ou trois ans.  Pas tout à fait sur la même tablette que Le Jeu du démiurge, mais tout près.

Pourquoi ?  À première vue, il ne se distingue pas par son originalité, car le sujet d'une colonie démunie qui doit se battre pour sa liberté ou son indépendance contre des ennemis riches et avides est presque un lieu commun de la science-fiction (on songera à Red Planet ou The Moon is a Harsh Mistress de Heinlein, par exemple, ou The Word for World is Forest d'Ursula K. Le Guin).  Toutefois, c'est un thème dont le cadre peut être renouvelé du tout au tout en fonction de l'imagination de l'auteur.  Or, en science-fiction québécoise, les thèmes dominants des romans de ces dernières années, souvent signés par des auteurs qui ont une relation compliquée (pour ne pas dire complexée) avec la science-fiction, sont souvent pareillement rebattus, sans toutefois se prêter aux mêmes renouvellements.

La dystopie juvénile (B.O.A., L'Heptapole, Seconde Terre) et l'apo/post-apo (Oskar De Profundis, Le Fil des kilomètres, Hivernages, Le Poids de la neige) n'innovent que marginalement dans la plupart des cas, quand ils ne forcent pas l'incrédulité.  En outre, le choix de cadres québécois ou terrestres, approximativement contemporains, leur confère un air de famille, même si certains, comme Amblystome, sortent un peu du lot.  Lessard, lui, opte pour un dépaysement franc, d'abord en choisissant une autre planète comme cadre, ensuite en décrivant un brassage d'origines et de cultures, enfin en assignant à cette planète un environnement particulier (rotation de trente-six heures et succession rapide de saisons), en sus d'une faune propre et d'une histoire détaillée.

Il ne s'agit donc pas d'une anticipation timide, comme celle qui pointe le bout de l'oreille dans le roman De Synthèse de Karoline Georges, ou d'un joyeux foutoir, comme dans Maître Glockenspiel de Philippe Meilleur, mais du produit d'une démarche raisonnée.  Si Lessard ne renouvelle pas le thème en profondeur, il en change l'habillage pour se l'approprier.

L'histoire se démarque aussi par sa tonalité.  Ni manichéen (comme les dystopies) ni misérabiliste (comme les scénarios apocalyptiques), Les Saisons de l'indépendance tranche par son optimisme foncier.  Même si les colons de la planète Temporadas s'engueulent comme les habitants d'un certain village gaulois en sachant gratter là où ça fait mal, ils sont loin d'être aussi désunis, divisés, jaloux les uns des autres ou même haineaux que ne se l'imagine la protagoniste de dix-sept ans, Ana Concepción Da Salva.  Et même si le prix de la victoire sur les envahisseurs de la Terre sera très élevé, Ana sera en mesure de célébrer la libération avec le jeune homme qu'elle aime, réconciliée avec son passé familial et rassurée sur la fraternité qui unit ses complanétaires en dépit des différends ponctuels.

Est-ce qu'une originalité relative suffit ?  Lessard ne fait pas cavalier seul en s'inspirant de classiques du genres, car la dystopie et le post-apo sont au moins aussi anciens que la révolte extraterrestre à la mode anti-coloniale, mais il fait bande à part en choisissant un sujet négligé dans le contexte actuel.  (Et il continue de creuser un sillon qu'il avait commencé à explorer dans Terre sans mal.)  Toutefois, un roman ne se résume pas à son thème.  Qu'en est-il du style ou des personnages ?

De fait, la langue de Lessard souffrira peut-être de la comparaison avec la prose exigeante et travaillée d'une Georges ou d'un Guay-Poliquin.  Mais si on a en tête le style balbutiant, la syntaxe déficiente, les pensées creuses, les phrases péniblement constituées et les longueurs filandreuses des tomes édités à compte d'auteur, voire des romans de science-fiction québécoise qui tentent de singer les ouvrages étatsuniens pour « jeune adulte » sans l'aide d'un directeur littéraire valable, on se ravisera.  La lecture des Saisons de l'indépendance ne permet pas de douter que Lessard ait la patte d'un véritable écrivain.

Il y a de la verve quand il le faut, de l'économie dans l'expression quand il le faut, de la hauteur dans la pensée et même quelques passages plus poétiques.  L'intrigue est construite avec soin et maîtrise, même s'il faut s'armer de patience et s'accrocher le temps que l'histoire démarre.  Le début est lent et centré sur des personnages dont la pertinence n'apparaît que progressivement.  La montée de la tension n'en est pas moins efficace et les rebondissements d'autant plus prenants.

La narration proprement dite reste une faiblesse dans la mesure où Lessard laisse parfois l'action occulter les enjeux, et les éclats de langage obscurcir le choc des sentiments.  Les relations d'Ana avec sa famille (trois générations de veufs, uniquement dans la lignée paternelle) ou avec ses voisins sont d'une violence parfois exacerbée — mais il est vrai qu'elle est encore une adolescente, aussi entière qu'à l'occasion outrancière.  À la limite, l'effort que fait Lessard pour intégrer la description du contexte politique ou environnemental à une narration portée par le point de vue d'Ana va trop loin : le roman aurait gagné à inclure deux ou trois paragraphes plus neutres ou objectifs afin de bien camper la situation.  (Pour ce qui est de la planétologie, le lecteur averti restera dubitatif : dans sa description de Temporadas, Lessard semble confondre piézoélectricité et triboélectricité, et le mécanisme de la conversion d'une charge électrique en source de chaleur de la biosphère demeure obscur.  A-t-il emprunté l'idée ailleurs sans la comprendre tout à fait ?)

L'ultime mérite du roman à mes yeux, c'est sa concision et sa cohérence.  Lessard évite les rebondissements inutiles : en l'espace d'une journée temporadienne, tout est résolu.  Si certaines séries récentes de la science-fiction québécoise relevaient du feuilletonnesque, en abusant même des procédés du mélo, l'auteur s'en tient ici à une conception plus musclée du roman qui articule les enjeux personnels et collectifs à une action tant signifiante que déterminante.

Je rêve parfois d'une collection qui reprendrait en poche, sous une même étiquette, les meilleurs titres de science-fiction du Canada francophone, un peu comme Folio-SF le fait pour la France ou Le Livre de Poche.  Moyennant quelques retouches, j'y inclurais bien Les Saisons de l'indépendance

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2018-02-08

 

Mon arrière-grand-père et la grande Sarah

(La découverte dans les archives de mon père de brèves réminiscences de ma grand-mère au sujet de son propre père — où on apprend qu'il avait déjà été le porte-parole de la Divine, Sarah Bernhardt — m'incite à prolonger la série des « Fragments d'histoire familiale » qui comptaient jusqu'à maintenant cinq livraisons : 1, 2, 3, 4 et 5.  Je vais donc reproduire ici un tapuscrit du texte de ma grand-mère, postérieur à 1974, que je soupçonne mon père d'avoir tapé ensuite sur sa Royal Deluxe sans accents français, car je reconnais le format professionnel nord-américain affectionné par mon père, avec l'adresse en haut à gauche et le décompte des mots à droite.)

Souvenir de mon père

par


Rita C. Trudel
[Margherita Chevrier Trudel]


Horace Chevrier qui dirigeait un établissement de commerce à Winnipeg, "The Blue Store", était en outre un homme de belle culture.

Le 11 août 1916, au Château Laurier à Ottawa, il devint président de la Retail Merchants' Association of Canada (Incorporated) pour l'année 1916-1917.  Le congrès avait duré trois jours.  Furent également nommés :

1er vice-président — J. O. Gareau — Montréal
2e vice-président — D. W. Clark — Toronto
Trésorier — J. A. Beaudry — Montréal (ré-élu) (fut par la suite assassiné en 1924*)
Secrétaire — E. M. Trowern — Toronto (ré-élu)
Vérificateur de comptes — J. G. Watson (ré-élu)

Horace Chevrier possédat par excellence toutes les qualités nécessaires pour remplir cette fonction avec distinction.  À ce sujet, son expérience au Parlement [manitobain] lui fut précieuse : orateur éloquent, imperturbable au cours des débats, il pouvait verser de l'huile sur les eaux déchaînées du monde des affaires, et même les eaux du monde politique ; on l'avait surnommé "Horace le doux".

Né à Ottawa en 1875, il arriva à Winnipeg en 1883 à l'âge de 8 ans.  Il fréquenta l'école St. Mary's, puis le Collège St. Boniface.  Son père, le sénateur Noé Chevrier, avait fondé "The Blue Store" en 1872, deux ans avant que Winnipeg ne devienne une municipalité, et Horace fit son apprentissage aux côtés de son père.  À la mort de ce dernier, il se trouva à la tête de l'entreprise familiale.

Il se produisait parfois sur la scène publique où il était apprécié comme chanteur émérite, violoniste de talent, ainsi que flûtiste.  On le connaissait aussi pour ses talents d'orateur après un dîner ; en 1919**, à un déjeuner donné en l'honneur de Madame Sarah Bernardt, "La Divine", qui jouait alors au théâtre Orpheum de Winnipeg, Horace Chevrier fut prié par l'actrice française d'exprimer des remerciements en son nom.  Cet incident fut rapporté par W. J. Healey, dont la colonne "Heliograms" qui paraissait dans la page éditoriale du Winnipeg Free Press, faisait les délices des lecteurs : ["]« Il est difficile à un Mortel de parler au nom des Immortels. »  Avec ces mots étincelants de charme et d'esprit, mais pourtant remplis d'émotion intérieure et d'imagination, Horace Chevrier s'éleva à la hauteur des circonstances, lorsque Madame Sarah Bernhardt lui demanda de parler pour elle au déjeuner offert en son honneur par le Club des Kiwanis.  Elle dont l'esprit avait nourri le corps pendant toute sa vie au point que le Club des Kiwanis s'était probablement demandé quels aliments ils pourraient déposer devant elle . . .  nous félicitons Horace, notre ami de toujours, d'avoir eu ainsi le grand honneur de servir de porte-parole à Madame Sarah Bernhardt, et d'avoir su si admirablement remplir cette tache.  Nous pouvons être fiers d'Horace ; Winnipeg peut à juste titre s'enorgueillir d'un citoyen qui lui fait hoenneur.  Il y a bien longtemps, nous étions descendus au fond du Grand Canyon de l'Arizona . . . mais Horace peut aussi escalader des montagnes, un bel esprit !" [traduction de ma grand-mère, je suppose]

Mais il apparut en public pour la première fois en 1903, à l'âge de 28 ans, lorsqu'il fit son premier discours à la Législature provinciale du Manitoba où il siégea comme député libéral pour la circonscription de St. Boniface de 1903 à 1907.  Il remporta l'élection aux dépens de M. Joseph Bernier, avocat et conservateur.

Détail intéressant : le fils de Joseph Bernier, Robert, entra chez les Pères jésuites et devint, quelques années plus tard, professeur à Montréal au collège St. Jean de Brébeuf.  Lorsque Pierre Elliott Trudeau fut élu premier ministre en 1968, un journaliste lui demanda d'où lui venait son intérêt pour la poésie et la littérature, et il répondit que cet intérêt lui avait été transmis par un père jésuite, le Père Robert Bernier, originaire de l'Ouest du Canada.  Le père de ce dernier était un conservateur si convaincu que, même dans ses rêves les plus extravagants, jamais il n'aurait pensé que son fils aurait parmi ses élèves celui deviendrait plus tard premier ministre libéral du Canada !

En 1903, Horace Chevrier s'adressa au Parlement du Manitoba en français, en anglais et en cri***.  Son discours en cri avait été écrit par Sarah Bruce, qui avait épousé Pierre d'Eschambault****, un facteur de la Baie d'Hudson dont la maison de briques rouges, à trois étages, existe toujours, non loin de St. Mary's Road, à Norwood, Manitoba.  Je possède toujours l'original de ce discours en cri, mais une photocopie en a été donnée en 1974 aux archives provinciales du Manitoba, à M. John Bovey.

Horace Chevrier appartenait au Winnipeg Press Club dont les membres voyagèrent en 1901 jusqu'au Yukon, puis en Californie où leur groupe fut pris en photo sur l'Île Catalina.  Ils visitèrent aussi le magnifique Grand Canyon de l'Arizona, mentionné par W. J. Healey dans ses Heliograms.

Mon père était un orateur convaincant, et sa voix portait bien comme en témoigne l'incident suivant qui eut lieu au cours d'un discours donné environ un an avant son élection comme président du Retail Merchants' Association.  L'Association l'avait désigné pour se rendre à l'Hôtel de Ville et, devant le Maire et le Conseil, faire appel de quelque restriction ou arrêté municipal défavorable aux commerçants.  Déjà à cette époque, l'Hôtel de Ville commençait à se délabrer en certains endroits, aussi n'est-il donc pas surprenant que le volume ou le timbre de la voix d'Horace Chevrier fit s'écrouler le plâtre du plafond sur lui-même et les commerçants qui l'accompagnaient !  Fait raconté dans les colonnes du "Wanderer" par un M. Moncrieff, et publiées par le Winnipeg Tribune.  Malheureusement, je n'ai pas de copies du "Wanderer", et j'ai dû m'en remettre à ma mémoire pour relater cet incident.

Mon père mourut au mois de janvier 1935 dans sa maison de Norwood.*****

— — —

* En fait, c'est en août 1926 que Joseph-Antonio Beaudry sera mystérieusement assassiné dans les bureaux du journal Le Prix courant dont il s'occupait à Montréal.


** en fait, la dernière des étonnamment nombreuses visites au Canada de Sarah Bernardt date de 1918, et non 1919, mais elle joue bien à l'Orpheum de Winnipeg en mai-juin 1918; il existe plusieurs témoignages de son séjour winnipegois et un article du mercredi 19 juin 1918 dans le Winnipeg Free Press fait état de l'allocution d'Horace Chevrier au nom de l'actrice vieillissante et infirme (qui allait décéder en 1923)

*** le choix de s'adresser à la Législature en cri en sus de l'anglais et du français (ce qui ne va pas toujours pas de soi dans les enceintes législatives canadiennes encore aujourd'hui) s'explique sans doute par les liens ancestraux des deux épouses d'Horace Chevrier, Marguerite Gingras (la mère de Margherita) et Annie Jane Kittson, avec les peuples indigènes du Canada, et plus particulièrement les Métis du Manitoba

**** Pierre d'Eschambault ou Deschambault (1840-1904) était le fils du traiteur Georges Deschambault (1803-1870), propriétaire de terrains qui valurent à la rue Deschambault (où grandit plus tard Gabrielle Roy, qui en fit le titre d'un livre) de porter son nom

***** voici l'avis de décès paru dans le Ottawa Citizen en 1935, qui exagère sans doute un peu en affirmant qu'Horace Chevrier parlait couramment cri puisque son fameux discours avait été écrit par Sara[h] Bruce (ca. 1848-1931), qui était probablement une nièce du fameux John Bruce :


Et, en prime, une annonce du Magasin bleu d'Horace Chevrier dans La Liberté en 1918 :


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2017-12-30

 

Endorphine

Jeudi, en revenant en train d'Ottawa, j'ai enfin regardé le film Endorphine (2015).  Cette réalisation d'André Turpin, scénarisée par Turpin et Valérie Beaugrand-Champagne avec l'aide de Robert Morin, est parfois présentée comme une création qui pourrait relever de la science-fiction.  Comme je ne renonce pas à ma quête des films de science-fiction québécois ou canadiens-français, je me devais de me pencher sur ce long métrage de 83 minutes sorti en 2016.  Le résumé permettait d'envisager un scénario un peu dickien, voire une histoire susceptible de rappeler The Lathe of Heaven d'Ursula K. Le Guin (roman ouvertement inspiré par Dick, d'ailleurs).  D'ailleurs, la première partie de la citation en traduction (plus ou moins fidèle) de Zhuangzi, « To let understanding stop at what cannot be understood is a high attainment », dont la suite a fourni à Le Guin son titre, pourrait aussi servir d'épitaphe à ce film.  Car le spectateur est très tenté de ne pas essayer de comprendre l'incompréhensible.

De fait, si le film commence de manière potentiellement intelligible et intéressante, avec l'histoire d'une jeune fille perturbée d'avoir assisté au meurtre de sa mère au point d'être soumise à une régression sous hypnose pour la libérer de ses penchants destructeurs, la suite ne se soucie guère d'offrir un fil conducteur.  Au mieux, on peut tenter de comprendre que le temps est devenu malléable (une future incarnation de la jeune fille en physicienne quantique dans la soixantaine soutient que le temps n'est qu'une illusion de la conscience, ce qui correspond à certaines discussions de la nature du temps en physique) comme une animation l'illustre.  Mais inverser le cours du temps ou accoucher de boucles causales n'arrive pas tout seul dans la physique moderne.  La science-fiction pourrait intervenir dans un tel cas, mais rien dans le film ne permet d'affirmer que le récit émerge des rêves sous hypnose de la protagoniste.  D'ailleurs, un leitmotiv en allemand nous répète qu'il n'y a pas de clé et que la seule question, c'est de savoir qui est la personne rêvée par les rêves du film.  Le meurtre est-il rêvé a posteriori ?  A-t-il eu lieu ?  Pourrait-il être changé ?

J'ai eu comme l'impression que les premiers scénaristes, Turpin et Beaugrand-Champagne, avaient bloqué sur la suite des choses aux alentours de la dérive de la jeune Simone qui a perdu sa mère.  Ont-ils fait appel à Robert Morin pour les tirer d'affaire ?  Au lieu d'un auteur de science-fiction ?

Le résultat est un film plus lynchien que dickien, bien filmé et bien tourné, avec un minimum de budget.  Mais s'il est beau sur le plan visuel, il a, sur le plan narratif, la beauté d'un tableau de Pollock.  Un peu comme si on avait jeté un paquet de spaghettis bien cuits sur une toile pour les arroser ensuite de jolies couleurs.  S'il y a une signification autre que dans le geste de création, que dans l'interprétation que les scénaristes pourraient en fournir ou que ce qu'on pourrait retirer d'une dizaine de visionnements successifs, calepin en main pour noter chaque élément susceptible d'être un indice, elle est très loin de s'imposer.  Chaque spectateur est bien sûr libre d'assigner un sens à cette histoire, mais une création artistique qui n'a de sens que dans le cadre de la subjectivité de chacun (réalisateur, scénariste ou spectateur) n'a dans ce cas pas plus de sens qu'un nuage ou que le mot xdkafj34valezzo.  Le film devient alors une tache de Rohrschach et rien de plus.

De fait, la critique n'a pas suivi et je crois qu'il serait juste de dire que le film est passé inaperçu à sa sortie (même si plus de 5 000 entrées au Québec, c'est assez respectable pour un film québécois).  Bref, entre art et onirisme, Endorphine ne touche à la science-fiction qu'en présentant un personnage (Simone à soixante ans) qui appartient implicitement à notre futur, mais sa réalité même n'est pas certaine.  C'est dommage, en un sens, car le Canada francophone attend encore un bon film de science-fiction dickienne...

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2017-12-17

 

Archéologie littéraire personnelle

En dépouillant à des fins bibliographiques ma collection de la défunte revue de SFCF imagine... (mettons qu'un dimanche matin, quand je devrais manier le stylo rouge avec sévérité, c'est une forme de procrastination utile), je suis tombé sur une annotation au crayon qui me permet de reconstituer un point tournant de ma carrière d'écrivain.  Dans l'image ci-dessous, on retrouve l'en-tête éditorial et pavé légal du numéro 21 paru en avril 1984.  On distingue clairement que j'ai souligné la mention cruciale fournissant l'identité et l'adresse du directeur littéraire.  (C'était peut-être bien le premier numéro de mon abonnement, d'ailleurs.)  J'en déduis que c'était pour soumettre un texte, ce que je n'ai pas tardé à faire avec toute l'inconscience de mes seize ans.  À cette lointaine époque, une revue comme imagine... n'était peut-être pas imprimée en couleurs avec de nombreuses illustrations comme Solaris aujourd'hui, mais elle avait l'avantage de paraître aux deux mois.  Si bien qu'il en fallait des textes...  Jean-Marc Gouanvic a jugé recevable le texte dactylographié que je lui avais soumis (« Œuvre de paix ») — et sans doute voulu encourager une jeune plume (ce qui était également plus facile quand une revue publiait avec une périodicité élevée).  Du coup, ma première nouvelle est parue en octobre 1984 dans le numéro 24.  Ainsi, en moins de six mois, à l'époque de la machine à écrire et du courrier postal, longtemps avant l'utilisation du courriel pour les soumissions sous forme de fichiers, ma nouvelle avait été soumise, acceptée et publiée.  J'avais dix-sept ans.

Le bon vieux temps n'avait pas que des défauts...

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2017-11-11

 

Journal de guerre de J.-J. Trudel (1)

S'il convient aujourd'hui de saluer la mémoire des soldats qui ont combattu et qui ont péri, ou qui ont sacrifié une part d'eux-mêmes en temps de guerre, je veux aussi rendre hommage à ceux qui ont également contribué à l'effort de guerre.  Si une armée ne serait rien sans ses soldats, ceux-ci dépendent beaucoup des services fournis derrière les lignes.  Depuis le XIXe siècle, la médecine militaire est un élément essentiel de la vie et de la survie des soldats.  Pour accompagner les soldats canadiens, plusieurs hôpitaux militaires seront formés au Canada et envoyés en Europe.  Mon grand-père, Jean-Joseph Trudel (1888-1968), a fait partie du corps médical de l'un d'eux, comme je l'ai exposé précédemment.

À ses débuts, la participation canadienne à la Première Guerre mondiale mobilise essentiellement des volontaires en sus de la petite armée professionnelle du pays, reproduisant le mode de recrutement privilégié en Grande-Bretagne.  Il n'y a pas de levée en masse comme dans les pays de l'Europe continentale.  Le plus frappant, c'est que ce mouvement populaire (nourri en partie par des immigrants britanniques arrivés au Canada depuis peu) ait suffi à constituer une armée digne de ce nom et à l'alimenter jusqu'en 1916.

En janvier 1916, le docteur Jean J. Trudel a 27 ans et demi.  Il décide alors de se joindre à ses collègues qui organisent un hôpital de campagne sous les auspices de l'Université Laval (en particulier de sa succursale montréalaise qui deviendrait plus tard l'Université de Montréal).  Du point de vue de la Force expéditionnaire canadienne (F.E.C.), les formalités sont réglées dès le 5 janvier, comme en témoigne l'attestation ci-dessous.


À une date inconnue en janvier (mais avant le 27), mon grand-père achète un calepin et entreprend de tenir un journal, comme il l'explique dans une note liminaire :

« Ce journal contiendra mes impressions recueillies au jour le jour, depuis mon entrée dans l'Hôpital Général No. 6 — F.E.C. de l'Université Laval, jusqu'à la terminaison de cette guerre, si possible.  Je ne compte pas faire un roman, ni de la littérature — simplement quelques phrases jetées à la hâte sur le papier, en souvenir de la terrible guerre entre les Allemands et les Alliés.

Jean J. Trudel, Capitaine, C.A.M.C. »

Le premier texte quotidien date du 27 janvier.  Inspiré par mon collège Ed Willett, qui met en ligne les souvenirs de la Première Guerre mondiale de son grand-père (rédigés durant les années 1970), je vais entreprendre de retranscrire ici le contenu du journal de mon propre grand-père.  En voici donc le premier extrait :

[27 janvier 1916 ]  « Démissionne à l'Hôpital Notre-Dame, Montréal comme Chef-Interne, pour faire partie de "l'Hôpital Général No. 6 — F.E.C. de l'Université Laval".  Grade de capitaine.  Entre aux Casernes, ce jour même à 444, Saint-Jacques, Montréal.  Première journée assez bien remplie. »

Je n'ai pas trouvé grand-chose sur la vocation du bâtiment au 444 St-Jacques à Montréal, mais j'ai l'impression qu'il s'agirait d'un édifice commercial annexé à l'effort de guerre.  Un an auparavant, une autre recrue d'un corps médical (la 6e ambulance de campagne) envoyait à sa mère en Angleterre une carte postale (dont ce site vend l'original) de cette même adresse, en anglais :

(À suivre...)

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2017-11-05

 

Retour au Salon du livre de Montréal

Mon grand retour au Salon du livre de Montréal : je n'étais pas venu depuis quelques années, mais je serai présent les samedi et dimanche aux stands d'Alire et des Six Brumes.  Je dédicacerai le Petit Guide de la science-fiction au Québec (Alire, 2017), le numéro 204 de la revue Solaris qui inclut ma nouvelle « Les cadeaux de Prométhée » (d'abord, publiée dans l'anthologie française Dimension Antiquité, introuvable au Canada) et l'anthologie Dix ans d'éternité qui regroupe les meilleurs textes de la revue Brins d'éternité.

Voici mes heures :

SAMEDI 18 NOVEMBRE 
— 13 h-14 h (Alire, 446)
— 14 h-16 h (6 Brumes, 316)
— 16 h-17 h, 18 h-19 h (Alire, 446)

DIMANCHE 19 NOVEMBRE
— 10 h-11 h 30 (6 Brumes, 316)
— 11 h 30-12 h 30 (Alire, 446)
— 14 h-15 h (6 Brumes, 316)
— 15 h-16 h (Alire, 446)

Au plaisir de vous y voir !


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